Dans cette interview, avec mon invitée Shyness, nous allons explorer un sujet à la fois intime et profondément lié à la beauté : le cheveu crépu et tout ce qu’il porte derrière lui. Il n’est pas juste une texture, il raconte une histoire, une identité et un héritage important qui va de pair avec l’acceptation de soi.
À travers son regard et son expérience, Shyness (@shynessl.hair), 34 ans, Hair Expert de renommée internationale, va nous partager son parcours et ses réflexions sur le texturisme, la discrimination capillaire et le retour au naturel, mais pas que… Elle nous parlera aussi de sa manière d’accompagner les femmes à s’aimer et à valoriser leur chevelure.
Vous avez été formée en France puis aux États-Unis, quelles différences majeures avez-vous observées dans l’approche des cheveux texturés et en quoi ces expériences ont-elles façonné votre expertise aujourd’hui ?
La principale différence entre la France et les États-Unis réside dans la formation et l’approche du cheveu crépu.
En France, il n’est pas réellement enseigné, ce qui entretient des idées reçues et le fait percevoir comme “compliqué”. Aux États-Unis, j’ai appris à comprendre sa structure et sa nature : le cheveu crépu n’est pas difficile, mais plus fragile et demande simplement plus de patience et de douceur.
Cette expérience m’a permis de déconstruire mes propres croyances. Le cheveu crépu n’est pas une exception, mais un cheveu à respecter dans sa forme naturelle. Dans mon salon, à Montpellier, j’aide les femmes à voir qu’il n’est pas un problème à corriger, mais une force à révéler lorsqu’il est compris et respecté.
En tant que spécialiste des cheveux texturés, quels sont les besoins les plus mal compris ou négligés selon vous ? Y a-t-il encore des idées reçues qui persistent en salon ou dans les routines à domicile ?
Aujourd’hui, on ne défrise plus forcément, mais on cherche toujours à correspondre à un standard : avoir des boucles et une définition parfaites. Les frisottis sont mal vus. Et les routines capillaires conseillées sont très longues à reproduire.
Pour moi, cela reste une autre forme de modification capillaire, pas une véritable acceptation. Dans mon salon, j’ai fait le choix de travailler le cheveu crépu dans son état naturel, sans technique visant à changer la texture.
Lorsque je demande à mes clientes de venir sans produits, sans attaches, dans leur état naturel, cela devient un exercice extrêmement difficile. Certaines arrivent camouflées. D’autres me disent qu’elles ont passé une mauvaise journée parce qu’elles se sentaient mal à l’aise ainsi.
Et ça, pour moi, c’est révélateur. Cela montre que le travail d’acceptation est encore profond, encore sensible. Le cheveu crépu porte une histoire culturelle, identitaire, parfois même traumatique. Ce n’est pas qu’une question d’esthétique.
Alors oui, il y a un mouvement. Mais le vrai travail, celui de l’acceptation sans modification, sans performance, sans surconsommation de produits, est encore en cours. Et c’est précisément là que je place mon engagement.


Vous êtes la créatrice du Curl’n Tour, quelle est la mission de ce projet et quel impact souhaitez-vous avoir auprès des femmes aux cheveux texturés ?
Le Curl’n Tour est né d’un constat très simple. Mon salon est basé à Montpellier, dans le sud de la France. Mais mes clientes ne viennent pas seulement de Montpellier. Elles viennent de Paris, Marseille, Bordeaux, Lyon, du nord de la France, de Corse, des Antilles et même de l’étranger.
J’ai reçu pendant des années des centaines de messages me demandant si je pouvais me déplacer, parce que tout le monde ne peut pas venir jusqu’à moi.
J’y ai réfléchi pendant un an et demi, et puis un jour, je me suis dit que si elles ne pouvaient pas venir à moi, alors j’irais à elles.
J’ai lancé un sondage pour savoir où ma communauté voulait que je me déplace. Nous avons reçu environ 35 000 réponses. Avec mon équipe, nous avons sélectionné les villes et pays les plus demandés. Et le Curl’n Tour est né.
Au-delà du succès, cette tournée a révélé une réalité marquante : le mal-être autour des cheveux crépus est culturel, profondément ancré et présent partout. Beaucoup de femmes manquent d’information et ont appris à cacher ou modifier leurs cheveux.
La mission n’était pas seulement de coiffer, mais d’éduquer, de déconstruire les croyances et de créer des espaces sûrs. Cette expérience a confirmé que le travail d’acceptation est loin d’être terminé, mais qu’il peut avoir un réel impact lorsqu’il est mené avec respect et conscience.
Les discriminations capillaires restent un sujet sensible. Comment percevez-vous l’évolution des mentalités aujourd’hui et quel message souhaitez-vous transmettre aux femmes qui n’osent pas encore assumer leur texture naturelle ?
La discrimination capillaire n’est pas un sujet sensible, mais une réalité quotidienne. Elle commence souvent à la maison, dans les mots et les pensées, à travers le texturisme et la hiérarchisation des textures, où “crépu” devient synonyme de négatif.
Cette pression se prolonge à l’école, au travail et dans l’espace public, poussant beaucoup de femmes à modifier leurs cheveux pour éviter les remarques et paraître professionnelles ou acceptables.
Même si les mentalités évoluent, la peur du jugement reste forte. Le véritable enjeu n’est pas d’entrer dans des cases, mais de créer son propre espace et d’oser être une représentation pour les générations futures.
Le cheveu crépu a longtemps été stigmatisé et associé à des standards de beauté eurocentrés. Comment expliquez-vous le mépris historique autour du cheveu crépu et ses conséquences sur l’estime de soi ?
Le mépris du cheveu crépu s’enracine dans la colonisation et l’esclavage, où une hiérarchisation des corps valorisait les textures proches du standard européen et dévalorisait les plus crépues.
Pour s’intégrer, beaucoup ont appris à lisser, aplatir ou défriser leurs cheveux afin de correspondre aux normes sociales, un message transmis de génération en génération, souvent par protection. Les pratiques de lissage, des fers chauffés durant l’esclavage aux produits popularisés par des figures comme Madame C. J. Walker, s’inscrivent dans ce contexte d’assimilation.
Les conséquences dépassent la coiffure : elles touchent à l’identité et à l’estime de soi. Aujourd’hui, aimer le cheveu crépu revient à déconstruire cet héritage, à guérir le regard porté sur soi et à réparer une histoire longtemps douloureuse.
Aujourd’hui, on parle davantage d’acceptation et de retour au naturel. Pensez-vous que les mentalités évoluent réellement ou que les discriminations capillaires persistent sous d’autres formes plus subtiles ?
Les mentalités n’ont pas évolué en profondeur : la discrimination capillaire persiste, mais de façon plus subtile. L’acceptation du cheveu texturé reste conditionnelle, valorisant surtout les boucles souples et définies, tandis que les textures très crépues demeurent stigmatisées : c’est le texturisme.
Le retour au naturel cache parfois une autre forme de contrôle : routines excessives, surconsommation de produits, quête de perfection. La vraie acceptation serait de pouvoir porter ses cheveux avec ou sans volume, aimer son shrinkage ou ses frisottis, sans chercher à les rendre “acceptables”.
Tant qu’une hiérarchie des textures existera, la discrimination continuera, même sous des formes plus modernes.


Le cheveu crépu porte un héritage colonial. Est-ce un héritage encore visible aujourd’hui dans les mentalités ? Vos clientes ont-elles déjà partagé ce désamour de leurs cheveux avec vous ?
Le cheveu crépu porte un héritage colonial marqué par l’esclavage, la déshumanisation et l’imposition de standards eurocentrés qui l’ont longtemps dévalorisé. Ce mépris, profondément ancré, s’est transmis au fil des générations et reste parfois intériorisé, y compris au sein des familles.
La difficulté n’est pas technique mais historique et symbolique. Le rejet du cheveu crépu s’inscrit dans une hiérarchie esthétique héritée.
Aujourd’hui, une prise de conscience émerge. Le travail ne consiste pas seulement à coiffer, mais à accompagner un processus de réparation et de déconstruction.
Dans mon salon, la grande majorité de mes clientes aux cheveux crépus me partagent un désamour de leurs cheveux. Elles arrivent avec des attentes irréalistes, parfois en espérant obtenir une texture plus détendue, plus proche d’un cheveu bouclé ou frisé. Et quand le résultat respecte leur nature réelle, il faut parfois du temps pour qu’elles l’acceptent.
Quel conseil profond et concret donneriez-vous aux femmes qui ont du mal à aimer leurs cheveux crépus ?
Le premier conseil est d’arrêter de vouloir un autre type de cheveux et de cesser toute comparaison. Le cheveu crépu n’est ni négatif ni inférieur : il est beau tel qu’il est et porte une histoire, une identité et une mémoire.
Il faut sortir des standards qui valorisent uniquement les textures lisses ou détendues et apprendre à soigner ses cheveux sans honte ni charge émotionnelle. Ni le volume, ni le shrinkage, ni les cheveux courts ne sont des défauts.
L’acceptation doit venir de soi. Quand les cheveux ne sont plus une quête de validation extérieure mais un choix personnel, le rapport à soi s’apaise.
Selon vous, l’amour du cheveu crépu passe-t-il d’abord par la technique ou par le regard que l’on pose sur soi ?
L’amour du cheveu crépu ne naît pas de la technique, mais du regard que l’on porte sur soi. Les soins et les méthodes peuvent accompagner, mais ils ne remplacent pas l’acceptation.
Tant que le cheveu est perçu comme “pas assez” ou “trop”, le regard reste critique. Tout change lorsqu’on cesse de comparer et qu’on reconnaît sa beauté propre.
Comme pour l’amour de soi, l’acceptation commence par un changement de perception, pas par une transformation extérieure.
Vous pouvez retrouver @shynessl.hair sur Instagram et TikTok.
Fatou Ndiaye
Rédactrice en Chef Beauté
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