Première femme africaine à diriger l’Organisation internationale de la Francophonie, elle défend un bilan chiffré et une conviction intacte. Rencontre, au siège parisien de l’OIF, avec une femme qui passe, dans un même souffle, d’une scène de pensionnat aux grands enjeux géopolitiques de notre époque.
On attendait une institution, on rencontre d’abord une femme. Directe, drôle, attentive aux gestes. Née à Kigali, benjamine d’une famille de neuf enfants, ancienne ministre des Affaires étrangères du Rwanda de 2009 à 2018, Louise Mushikiwabo dirige depuis janvier 2019 l’Organisation internationale de la Francophonie, un espace de quatre-vingt-dix États et gouvernements et de plus de 396 millions de locuteurs. Élue à Erevan en 2018, réélue à l’unanimité à Djerba en 2022, elle est la première Africaine à ce poste. Mais ce jour-là, avenue Bosquet, c’est une conversation, et non une audience, qui s’engage.

Un bilan « avec des faits » ou « des conviction et des preuves »
Cette curiosité n’empêche ni l’exigence ni la détermination. À la tête de l’OIF, Louise Mushikiwabo revendique une méthode simple : laisser parler les faits. « Après sept ans à la tête de l’OIF, je réponds de la seule façon qui tienne la route : avec des faits. » Le ton est donné. Depuis 2019, l’Organisation a mobilisé 336 millions d’euros, avec un taux d’exécution de 97 %. Dès son arrivée, elle a imposé la transparence : publication systématique des documents, audit annuel confié à une juridiction des comptes extérieure et indépendante.
« Une institution comme la nôtre doit rendre compte, et produire des résultats concrets dans la vie des citoyens. »
Chez elle, la parole se mesure en preuves.
Les femmes, en actes
Et parmi les causes auxquelles elle a voulu donner des résultats concrets, il y a celle des femmes. Elle est intarissable sur les femmes qu’elle rencontre partout dans le monde francophone, d’Haïti au Cambodge en passant par le Rwanda ou la France. À propos de son continent d’origine, elle le dit sans détour : « Les femmes africaines nourrissent le continent. »
En 2020, en pleine pandémie, elle crée le fonds « La Francophonie avec Elles », qui a déjà accompagné près de 100 000 femmes, à travers 354 projets, dans 36 pays, avec des revenus en moyenne multipliés par trois.
« Je n’ai pas besoin qu’on me prouve que la femme est capable ; être femme n’est pas un mérite en soi. » Sa conviction est stratégique autant que morale : « Une fille éduquée, c’est un chemin vers l’avenir. C’est toute une société qui avance. »
L’avenir, maintenant
Même lucidité confiante sur la jeunesse. Plutôt que de parler en son nom, elle a commencé par l’écouter : la consultation « La Francophonie de l’avenir » a réuni plus de 10 000 jeunes dans 134 pays. Et lorsque la crise sanitaire pandémie a tout fermé, l’OIF a ouvert une plateforme de collaboration.
« En deux semaines, une soixantaine d’initiatives de jeunes qui créaient des applications pour résoudre les problèmes de leur communauté : le transport, la livraison de nourriture, l’accès aux médicaments. Nous pensions leur offrir quelque chose, et ce sont eux qui nous ont beaucoup appris. »
Sa formule tient en une phrase : « Les jeunes ne font pas que réclamer. Ils sont prêts, ils ont besoin d’un coup de pouce. » D’où l’ambition du programme D-CLIC : passer de vingt mille à cent mille jeunes formés au numérique ou encore celle de CAP Innovation lancé récemment, qui soutient les jeunes entrepreneurs francophones dans le développement de projets innovants.
Car l’avenir, pour elle, se joue sur le terrain de l’intelligence artificielle. « C’est une mine d’or si nous investissons, un risque si nos pays subissent, faute d’avoir contribué aux règles, faute d’y avoir mis quelque chose de notre culture. » Le combat n’est plus seulement de défendre le français, mais de garantir la place de toutes les langues dans les technologies de demain. Une bataille qui prolonge une intuition très personnelle, celle de la langue maternelle. À travers le programme ELAN, plus de 12 millions d’élèves apprennent d’abord à lire dans leur langue, déclinée en 46 langues africaines, avant le français. « Maîtriser sa langue maternelle facilite tous les apprentissages qui suivent. Je le sais d’expérience. »

L’Afrique à rapprocher
Reste son grand chantier, presque intime : l’Afrique. « À l’horizon 2050, la majorité des francophones vivra en Afrique. » Mais l’évidence démographique bute sur une réalité qui la peine. « Nous avons signé la plus grande zone de libre-échange du monde, et cela n’avance pas beaucoup, par méfiance et par méconnaissance. Nous avons ce potentiel immense, et nous préférons aller à Dubaï ou en Turquie. »
Elle regrette de voir les Africains encore trop peu se connaître entre eux, alors que le continent regorge de cultures, de savoir-faire et d’initiatives qui gagneraient à circuler davantage. Elle pointe une éducation qui ne nous porte pas assez vers l’autre, « sans parler des divisions héritées de notre histoire, qui font tellement de mal ». Sa mission tient en un mot : rapprocher.
La femme derrière l’institution
D’où lui vient cette curiosité des autres, si rare chez une haute responsable ? De l’enfance, et des langues. Le français, « mon amour d’enfance ». Elle revoit la petite fille du pensionnat qui, le soir, s’asseyait par terre avec le dictionnaire, « trois ou quatre heures », à découvrir une fleur, une illustration, la nature. Le français et les livres lui ouvrent alors les portes d’une Afrique qu’elle ne connaît pas encore, au-delà du Rwanda et de sa région : « tout un monde de personnes qui nous ressemblent, mais qu’on ne connaît pas ». Puis vint l’anglais, « encore un autre monde ». « Je suis une francophone totalement décomplexée : plusieurs langues, ce sont plusieurs fenêtres ouvertes sur les autres. ».
Cette ouverture au monde ne l’a pourtant jamais éloignée du Rwanda. Après plus de vingt ans passés aux États-Unis, elle n’a cessé d’y retourner dès que possible, en particulier après le génocide qui fut dramatique pour sa famille. C’est cet attachement profond à son pays et à son continent qui la conduit à y rentrer définitivement en 2006, puis vers l’engagement politique — d’abord au ministère de l’Information, puis aux Affaires étrangères —, et qui continue, aujourd’hui encore, d’irriguer son action à la tête de la Francophonie.

Il y a enfin une part d’elle que l’on ne voit pas : la musique et la danse. Elle chante, elle danse, et entretient un lien presque maternel avec les artistes de son pays, qu’elle réunit et encourage. « Cela vient compléter tout ce que je fais. Ça me fait du bien. » Sérieuse, mue par le cœur, « je ne fais que ce à quoi mon cœur adhère », elle se dit surtout sensible à la générosité et aux petites attentions : « On peut tout avoir dans la vie ; si l’on n’a pas ce côté généreux, il manque l’essentiel. »
Que dirait-elle à la Louise de vingt ans, celle qui débarquait aux États-Unis impeccablement vêtue éberluée par les étudiants en short et le professeur croquant une pomme en plein cours ? Elle sourit. « Je lui dirais…Tu n’as aucune idée de ce qu’il y a dans ce monde. Ne sois pas surprise, il t’attend encore tellement de surprises. » De cette curiosité, elle a fait une méthode, puis une carrière. « Pour convaincre, il faut savoir à qui l’on a affaire. » Et pour cela, rien ne vaut de parler, vraiment, la langue de l’autre.
REPÈRES : LE MANDAT EN CHIFFRES
90 États et gouvernements membres
· 396 millions de francophones
· 336 M€ mobilisés depuis 2019, exécutés à 97 %
· « La Francophonie avec Elles » : près de 100 000 femmes, 354 projets, 36 pays
· « La Francophonie de l’avenir » : 10 000 jeunes consultés dans 134 pays
· D-CLIC : objectif 100 000 jeunes formés au numérique
· ELAN : 12 millions d’élèves, 46 langues africaines, 230 000 enseignants.
Portrait réalisé à la suite de l’entretien du 30 juillet 2026 au siège de l’Organisation internationale de la Francophonie. Citations issues de l’échange, éditées pour la clarté, dans le respect du sens et des mots de la Secrétaire générale.