Au Cap, les médias africains réfléchissent à leur avenir

Comment mieux raconter l’Afrique, soutenir ses créateurs et permettre aux médias du continent de se développer ? Ces questions étaient au programme de l’Africa Business Media Innovators 2026, organisé par Bloomberg au Cap, en Afrique du Sud, du 27 au 29 septembre. ELLE Afrique francophone était présent à ce rendez-vous qui réunit chaque année des professionnels des médias venus de plusieurs pays africains.

Pendant trois jours, des journalistes, entrepreneurs et professionnels des industries créatives se sont retrouvés au Cap pour échanger sur l’avenir des médias africains. Car si les possibilités de produire et de diffuser du contenu se multiplient, les questions de financement, d’indépendance et d’accès au public persistent .

Cette édition de l’Africa Business Media Innovators (ABMI) a notamment donné lieu à une discussion sur le soft powerafricain, animée par Frédérique Nanan, directrice générale et éditrice d’ELLE Afrique francophone. Derrière cette expression, une question a servi de fil conducteur : comment faire en sorte que les talents africains puissent non seulement faire connaître leur travail, mais aussi développer leurs propres entreprises et profiter des revenus générés par leurs créations ?

Yvonne Schaff : « Un média ne doit pas simplement vendre une page publicitaire »

Fondatrice de YourLuxury Africa, Yvonne Schaff défend une autre manière de raconter le luxe africain et de construire des relations avec les grandes marques internationales. À l’occasion de l’ABMI 2026, elle nous a parlé de l’évolution du secteur et des nouveaux modèles économiques des médias.

ELLE Afrique francophone : Comment les grandes marques internationales perçoivent-elles aujourd’hui le luxe africain ?

Yvonne Schaff : Je pense que les mentalités évoluent. Pendant longtemps, l’Afrique n’a pas été suffisamment reconnue pour ce qu’elle pouvait apporter à l’industrie du luxe. Pourtant, nous avons des créateurs, des designers et des talents extraordinaires dans la mode, la musique ou le voyage.

Aujourd’hui, il faut que les marques internationales comprennent que nous avons beaucoup à leur apporter. L’Afrique n’est pas un marché secondaire. Nous voulons travailler avec ces marques, mais aussi leur montrer la qualité de nos créations et de nos histoires.

Que recherchent les marques de luxe lorsqu’elles collaborent avec un média comme YourLuxury Africa ?

Elles recherchent avant tout des contenus de qualité et une véritable connexion avec le public. Elles apprécient aussi notre indépendance et le fait que nous conservions une distinction claire entre le travail éditorial et les collaborations commerciales.

Aujourd’hui, publier de belles images ne suffit plus. Les marques veulent toucher les bonnes personnes et susciter des réactions. C’est pourquoi nous développons différents formats, notamment les interviews, la vidéo et les événements, pour créer davantage d’échanges avec notre communauté.

Quelles sont aujourd’hui les principales sources de revenus pour un média africain spécialisé dans le luxe ?

Pour nous, les revenus viennent notamment des collaborations avec les marques, du digital et des événements. Mais il faut comprendre qu’il ne s’agit plus simplement de vendre un espace publicitaire. Une marque qui souhaite s’implanter sur un marché a besoin de le comprendre, de connaître son public et de construire des relations. C’est là qu’un média peut apporter une réelle valeur.

Quelle erreur les médias africains commettent-ils encore trop souvent dans leur manière de se financer ?

Je pense que beaucoup continuent à vendre une page de publicité alors qu’ils devraient proposer une solution plus complète à leurs clients. Ce que nous devons vendre, c’est notre connaissance du public, notre capacité à créer de l’engagement et à construire une communauté. Il faut réfléchir avec les marques à ce qu’elles souhaitent accomplir et leur proposer des collaborations adaptées, plutôt que de se limiter à une insertion publicitaire. L’objectif est de construire une relation dans laquelle le média devient un partenaire de la marque.

Judy Kibinge : « Le véritable défi, c’est de trouver un public prêt à payer »

Réalisatrice kényane et fondatrice de Docubox, Judy Kibinge accompagne des cinéastes africains dans le développement de leurs projets. Nous l’avons interrogée sur les difficultés de financement, les plateformes de streaming et l’indépendance des créateurs.

ELLE Afrique francophone : Les films africains peuvent être récompensés à l’international tout en restant difficiles à voir sur le continent. Quel est aujourd’hui le principal obstacle ?

Judy Kibinge : Il est difficile d’en choisir un seul, car le financement, la distribution et l’accès au public représentent tous des défis importants. Mais les situations varient beaucoup d’un pays à l’autre. Au Nigeria, par exemple, les réseaux de distribution fonctionnent bien, alors qu’au Kenya, nous disposons encore de très peu de salles de cinéma. Si je devais retenir un problème, ce serait l’accès à un public suffisamment nombreux et prêt à payer pour voir nos films. Nous avons besoin de développer ce public, même si les prix des billets sont moins élevés que dans les pays occidentaux.

Les plateformes de streaming ont-elles réellement amélioré la situation économique des cinéastes africains ?

Pas autant qu’on l’espérait. Certaines plateformes sont arrivées en pensant que l’importance de la population africaine se traduirait automatiquement par un grand nombre d’abonnés, mais cela n’a pas été le cas. Et même lorsqu’un film africain est disponible sur une grande plateforme, cela ne signifie pas que son réalisateur a gagné de l’argent. Certains contrats ne couvrent même pas les coûts de production. Nous devons donc réfléchir à d’autres façons de financer les films, de les distribuer et de développer nos propres publics.

Comment les réalisateurs peuvent-ils préserver leur indépendance lorsqu’ils dépendent de financements internationaux ?

Il est essentiel de travailler avec de bons producteurs africains, capables de défendre les réalisateurs et leurs projets dans les négociations internationales. Il faut aussi choisir ses partenaires avec beaucoup de soin. Ce n’est pas parce qu’un investisseur dispose de moyens importants qu’il est forcément le bon partenaire. Nous devons surtout développer davantage de sources de financement locales. Car si nous dépendons uniquement de l’argent venu de l’étranger, nous risquons de produire des films destinés avant tout aux publics internationaux, sans développer notre propre industrie.

Quelle évolution aimeriez-vous voir pour les femmes dans le cinéma africain ?

Les femmes ont déjà joué un rôle majeur dans l’histoire du cinéma africain. Au Kenya, plusieurs des grandes pionnières étaient des femmes, et elles ont contribué à former de nombreux professionnels.

Aujourd’hui, l’enjeu est de permettre à davantage de femmes de posséder leurs propres sociétés de production et les droits sur leurs créations. Il ne s’agit pas seulement de réaliser des films, mais aussi de pouvoir décider quels films seront produits.

Jeffrey Paller : « Il faut raconter davantage la vie quotidienne des Africains »

Chercheur spécialiste des villes africaines et fondateur de la publication This Week in Africa, Jeffrey Paller suit l’actualité du continent et s’intéresse à la manière dont elle est racontée. Il nous explique quels sujets mériteraient davantage d’attention.

ELLE Afrique francophone : Quels sujets importants concernant l’Afrique sont encore trop souvent négligés par les médias internationaux ?

Jeffrey Paller : Les questions environnementales, notamment les inondations et les incendies, mais aussi la manière dont les populations locales y font face. Les infrastructures du quotidien, comme les routes et les transports, mériteraient davantage d’attention.

Il faudrait aussi parler davantage des échanges entre les pays africains, de la mobilité, des diasporas, du développement des classes moyennes et de l’emploi des jeunes diplômés.

À l’inverse, quels sujets occupent une place disproportionnée dans la couverture internationale du continent ?

Les guerres, les crises sanitaires et les conflits ethniques. Ce sont des sujets importants, mais ils ne devraient pas définir à eux seuls l’image de l’Afrique.

À quoi ressemblerait une couverture médiatique plus fidèle aux réalités quotidiennes des Africains ?

Elle s’intéresserait davantage à la manière dont les responsables locaux gouvernent et aux initiatives qui permettent aux communautés de se rassembler. Elle parlerait aussi de sport, de gastronomie, de mode, de la vie universitaire et de ce que deviennent les jeunes après leurs études.

Vous travaillez aussi sur les villes africaines. Quels changements auront, selon vous, le plus d’impact sur les prochaines générations ?

L’accès au logement, à l’eau courante, à l’assainissement, aux soins et à l’éducation. Il faut aussi mieux comprendre la pauvreté urbaine, qui présente des difficultés différentes de celles rencontrées dans les zones rurales. Enfin, les espaces publics, comme les plages et les parcs, méritent davantage d’attention. Ils font partie de la qualité de vie dans les villes africaines.

Pour en savoir plus sur l’Africa Business Media Innovators et les initiatives de Bloomberg en faveur des médias africains, rendez-vous sur le site officiel de l’ABMI.

À lire aussi : Dangote : et si le vrai pouvoir des femmes africaines était de posséder

Image de Julie Yapo

Julie Yapo

Rédactrice en chef du ELLE Afrique francophone. Un oeil porté sur l'actualité féminine et une veille constante des tendances qui façonnent le continent.

Vous pourriez être intéressé par

Recevez les dernières nouvelles

S'inscrire à la newsletter

Recevoir des notifications sur les nouveaux articles.

Newsletter Form
ELLE COLLECTIVE

Rejoindre ELLE ESSENTIEL

Accéder à la newsletter chaque semaine et restez connecté en un clic.

Abonnement à ELLE ESSENTIEL
Avec des avantages exclusives

Rejoignez ELLE COLLECTIVE

Recevez en exclusivité votre numéro !
Une communauté qui célèbre la diversité, l’excellence et l’énergie vibrante de la femme d’aujourd’hui.

DEMANDE D'ABONNEMENT ELLE PRESTIGE

Renseignez le formulaire suivant pour faire votre demande d’abonnement annuel à ELLE COLLECTIVE

Questionnnaire de candidature ELLE PRESTIGE