Dangote : et si le vrai pouvoir des femmes africaines était de posséder ?

Au Nigeria, la Fondation Aliko Dangote veut faire de 777 907 femmes vulnérables des actionnaires de la raffinerie Dangote, avec un horizon de deux millions. Une annonce encore à l’épreuve des faits, mais un basculement de récit : on ne parle plus seulement d’aider les femmes, on parle de ce qu’elles détiennent. Décryptage, prolongé dans notre chronique Le Regard sur TV5MONDE.

Des bénéficiaires aux actionnaires

Le programme s’appelle Women Share Subscription Grant Initiative. Porté par la Fondation Aliko Dangote, il vise 777 907 femmes issues de milieux vulnérables, réparties dans 15 États du Nigeria, dont Lagos, Borno, Anambra, Enugu, Niger et Yobe. Il accompagne l’introduction en Bourse de Dangote Petroleum Refinery and Petrochemicals, l’un des plus grands investissements industriels du continent.

Le mécanisme annoncé : 20 actions par bénéficiaire, au prix d’offre de 525 nairas, soit un portefeuille initial de 10 500 nairas. L’État participant finance dix actions, la Fondation apporte les dix autres. Au total, 15,56 millions d’actions sont mobilisées pour cette première phase.

Les profils ciblés sont précis : veuves, femmes en situation d’extrême pauvreté, femmes en situation de handicap, veuves de militaires, femmes affectées par les conflits. Pour les identifier, la Fondation travaille avec les gouvernements des États, le ministère des Affaires féminines et les forces armées.

Une première étape concrète est franchie. L’État de Gombe a débloqué 149,2 millions de nairas, environ 112 000 dollars, pour 28 284 femmes. L’objectif déclaré va bien au-delà : deux millions de Nigérianes actionnaires, dans les 36 États et le Territoire de la capitale fédérale. Début octobre, la Fondation avait réservé une enveloppe de 40 milliards de nairas pour accompagner aussi jusqu’à cinq millions d’étudiants dans l’opération.

« On passe de “on vous aide” à “vous détenez” »

Invitée de Patrice Férus dans le Journal de l’Afrique de TV5MONDE, ce vendredi 23 octobre, j’ai voulu poser le sujet sans détour. « Ce n’est pas faire l’aumône, c’est une entrée au capital. Et ça, c’est tout nouveau. »

Tout est dans ce déplacement. Depuis des décennies, l’autonomisation économique des femmes africaines s’écrit au vocabulaire de l’assistance : subventions, dons, microcrédit. L’initiative Dangote introduit un autre mot, plus rare dans ces programmes : propriété. « Le symbole est immense. On passe de “on vous aide” à “vous détenez”. »

Ce que l’annonce ne garantit pas encore

L’exactitude oblige à la prudence. À ce stade, il s’agit d’annonces, et les transferts commencent à peine. La Fondation elle-même indique finaliser certains aspects du programme, notamment le traitement des différentes catégories de bénéficiaires. L’attribution effective des titres dépendra des procédures réglementaires et boursières de l’introduction en Bourse.

Surtout, posséder des actions ne garantit pas tout. J’en ai rappelé trois limites à l’antenne. L’indépendance, d’abord : elle dépend de la valeur des titres, qui peut fluctuer. Les droits attachés, ensuite : ce que l’actionnaire peut décider, voter, céder. Les revenus, enfin : un dividende n’est jamais acquis. Vingt actions ne font pas une fortune. Elles font une première ligne dans un patrimoine.

Gagner sa vie n’est pas se constituer un patrimoine

Les femmes africaines font déjà tourner l’économie. Elles représentent environ 58 % des travailleurs indépendants du continent, un chiffre largement repris par les institutions de développement, et leur contribution reste difficile à mesurer pleinement, notamment dans l’économie informelle. Pourtant, selon le rapport Profiting from Parity de la Banque mondiale, les entrepreneuses d’Afrique subsaharienne réalisent en moyenne des profits inférieurs de 34 % à ceux des hommes.

C’est là que se loge le malentendu. « Entreprendre ne veut pas dire posséder. » La femme africaine commerce, produit, crée de la valeur partout. Mais participer à la richesse d’un pays et en détenir une part sont deux choses différentes. On les laisse animer l’économie, rarement en tenir le capital.

« On peut travailler toute une vie sans jamais rien détenir. » D’où la distinction que je propose entre trois notions trop souvent confondues. Le revenu, qui nourrit. Le capital, qui travaille pour vous. Le patrimoine, qui se transmet. Le vrai saut, pour les femmes, consiste à passer de l’aide à l’investissement, du microcrédit à l’actionnariat.

Une porte ouverte, à condition d’apprendre à la franchir

L’initiative Dangote va-t-elle dans le bon sens ? Elle ouvre une porte, et c’est déjà beaucoup, parce qu’elle pose la question de la propriété et de la transmission, pas seulement celle de la survie.

Mais un modèle ne suffit pas. Sans l’éducation financière qui l’accompagne, « on distribue des titres que personne n’apprend à faire fructifier ». Comprendre ce qu’est une action, savoir la conserver, la transmettre, décider de la céder ou non : c’est ce savoir qui transforme un don symbolique en patrimoine réel.

Le nombre de bénéficiaires effectivement devenues actionnaires, les conditions de détention des titres et leur valeur dans le temps diront la portée réelle de l’initiative. ELLE Afrique francophone suivra ces indicateurs.

Posséder une part de la table

Au-delà du Nigeria, la question concerne tout le continent. C’est une bascule culturelle autant qu’économique : passer d’une économie où les femmes créent la richesse à une économie où elles en détiennent une part, et où elles la transmettent.

Pendant longtemps, nous avons demandé aux femmes africaines de prendre leur place à la table. Aujourd’hui, une autre question se pose : et si elles devaient aussi posséder une part de la table ?

À revoir : la chronique Le Regard du 23 octobre 2026, dans le Journal de l’Afrique de TV5MONDE. (Lien vers la page TV5MONDE ; intégration vidéo sous réserve d’accord.) Prochain rendez-vous dans quinze jours.

Image Credit: Premium Trust

Lire aussi : Inclusion financière : douze points séparent encore les femmes d’un compte en Afrique

Image de Frédérique Nanan

Frédérique Nanan

Journaliste, écrivaine et CEO d'ELLE Afrique francophone, j'explore l'âme des récits pour magnifier la création africaine et révéler la puissance des femmes.

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