Il y a quelque chose d’un peu paradoxal dans le fait que ce soit à Londres, en 2017, qu’une mère d’origine caribéenne ait décidé que les cheveux afro méritaient une journée mondiale. Que ce soit depuis la diaspora que soit partie l’idée de célébrer ce que l’Afrique elle-même n’a jamais vraiment cessé de porter depuis des millénaires. Depuis, la journée s’est imposée comme un mouvement mondial de célébration et de libération capillaire, reconnu par les Nations Unies, relayé sur tous les continents. Mais en Afrique francophone, la question prend une tout autre dimension.
Le paradoxe francophone
Selon une étude d’Ipsos, seulement 3 % des Ivoiriennes estiment que les femmes africaines sont plus belles avec des coiffures naturelles contre 68 % des Kenyanes. Une statistique qui fait l’effet d’une douche froide. En Afrique francophone subsaharienne, le rapport aux cheveux naturels est historiquement marqué par l’héritage colonial, qui a longtemps valorisé l’assimilation esthétique. Le cheveu lissé, défrisé, dans de nombreuses cultures francophones est associé au présentable, au sérieux professionnel, à l’élégance sociale. Porter ses cheveux tels qu’ils poussent est encore souvent perçu à tort comme un manque de soin, voire une forme de négligence.
En fin de compte, les femmes d’Afrique francophone se retrouvent dans une position inconfortable. Célébrer le cheveu afro avec ferveur, oui mais souvent depuis leur salon de coiffure, un tissage brésilien sur la tête. Ce n’est pas une critique. C’est un constat. Et surtout, c’est le point de départ d’une vraie conversation.

Un marché qui parle mieux que les discours
La réalité économique, elle, est éloquente. Les femmes noires dépensent en moyenne 9 fois plus que les autres femmes pour leurs cheveux. L’industrie mondiale des soins capillaires afro est un mastodonte. Et sur le continent, le marché des cosmétiques en Afrique francophone subsaharienne sur les seuls Sénégal, Côte d’Ivoire et Cameroun représentait près de 5 milliards d’euros en 2020, avec une trajectoire qui devait approcher les 10 milliards d’euros en 2026.
Ce que cela dit ? Que les femmes africaines investissent massivement dans leur beauté capillaire. La question n’est pas le budget, ni même le désir d’être belle. La question est : à qui profite cet investissement ? Trop souvent encore à des marques extérieures, peu formulées pour les cheveux texturés, peu représentatives des femmes qu’elles prétendent servir.
Il y a également une contradiction que nous n’osons pas nommer tout haut. Quand une influenceuse blonde pose avec des box braids en disant avoir « inventé » un look. Quand un grand groupe cosmétique reprend le karité et le revend dix fois plus cher sous une étiquette premium. Cette indignation est légitime. Mais elle sera toujours incomplète tant que nous ne poserons pas l’autre question : qui a abandonné ce que l’autre s’approprie ?


Parce que l’appropriation culturelle a un complice silencieux. Il s’appelle l’auto-négation. Et en Afrique, il opère depuis longtemps dans nos salons de coiffure, nos codes professionnels. Nous avons appris à présenter nos cheveux texturés comme un problème à résoudre. Cela fait mal précisément parce qu’elle touche quelque chose que nous n’avons pas su protéger. Et on ne protège pas ce dont on a honte. La vraie réponse à l’appropriation n’est pas l’indignation seule. C’est la réappropriation active : acheter les marques africaines qui formulent pour nos cheveux, soutenir les coiffeuses qui maîtrisent nos textures, apprendre à nos filles à aimer leurs cheveux.
En vrai, le World Afro Day est aussi et surtout une invitation à rediriger cet investissement vers des marques africaines, des entrepreneures locales, des formules pensées sur et pour le continent. La discrimination la plus insidieuse n’est pas toujours celle qui vient de l’extérieur. Dans nos propres familles, Combien d’entre nous ont entendu une tante, une grand-mère, une supérieure hiérarchique suggérer de “s’arranger les cheveux” avant un entretien ?
Nous avons la chance d’être à la source. Nos mères ont su tresser, magnifier les cheveux texturés, dans un geste d’amour quotidien transmis de génération en génération. Le vrai héritage pour nous, c’est de reconnecter avec ce savoir, de le valoriser économiquement surtout et de le transmettre à nos filles avec fierté.
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