
credit photo : Alanna Nicole
De Lagos à Conakry, de Dakar à Abidjan, l’automne a transformé le continent en grande scène de mode. Mais derrière les défilés, un basculement plus profond s’opère : la mode africaine ne veut plus seulement être admirée, elle veut devenir une industrie. Et dans cette industrie qui se construit, les femmes ont une carte décisive à jouer.
La saison où la mode africaine a changé de nature
Il y a, dans une Fashion Week africaine, quelque chose qui tient du miracle et du vertige. Le miracle, c’est cette beauté qui monte du continent, saison après saison, insolente de talent. Le vertige, c’est de se demander, une fois les lumières éteintes, ce qu’il en reste.
Cet automne, le continent n’a pas cessé de défiler. Lagos a ouvert le bal, Conakry s’est animée, Dakar s’apprête à fêter les vingt-cinq ans de sa Fashion Week, et Abidjan suivra dans la foulée. On pourrait n’y voir qu’une saison faste. Je crois qu’il s’y joue bien davantage. Sous nos yeux, la mode africaine est en train de changer de nature. Elle ne veut plus seulement être admirée. Elle veut devenir une industrie.
De l’artisanat admiré à l’industrie organisée
Le mot peut paraître froid, à côté de la grâce d’un boubou retravaillé ou de la coupe d’un créateur de Lagos. Il est pourtant le plus beau mot qui soit, parce qu’il parle d’avenir.
Tant que la mode africaine aligne de belles collections, elle séduit le monde mais ne construit pas chez elle. Une industrie, c’est tout autre chose. Ce sont des filières textiles, des ateliers qui tournent, des marques qui durent au-delà d’une saison, de la formation, de la distribution, des emplois. C’est un territoire entier de métiers et de valeur qui s’ouvre. Et il s’ouvre maintenant.
C’est précisément là que se pose la vraie question. Car dans toute histoire d’industrie naissante, il y a un moment où les places se distribuent. Où se décide qui produira, qui détiendra les marques, qui tiendra les financements, qui transmettra. Ce moment, pour la mode africaine, c’est aujourd’hui.
Pourquoi l’industrialisation est une chance pour les femmes
Alors je le dis sans détour, et sans opposer personne : cette industrie qui se construit peut être la grande affaire des femmes.
Non pas parce qu’il faudrait prendre une place à quiconque. La création africaine se bâtit avec des créateurs et des créatrices de génie, et c’est une richesse. Mais parce que les femmes ont toujours fait vivre cette mode, souvent dans l’ombre, dans les marchés, dans les ateliers, dans les gestes transmis de mère en fille. Elles en connaissent la matière mieux que personne. Il serait injuste, et surtout absurde, que l’industrie se construise sans elles.
L’industrialisation, loin d’être une menace, est leur chance. Parce qu’elle crée des métiers qu’elles maîtrisent déjà. Parce qu’elle permet enfin de passer de la création à la propriété : bâtir une marque que l’on détient, un capital que l’on fait grandir, un patrimoine que l’on transmet. On peut faire défiler le monde entier et ne rien posséder au bout. Le vrai pouvoir, celui qui dure, c’est de garder la propriété de ce que l’on bâtit.
Ce qui se joue en coulisses, loin des podiums
Rien de tout cela ne se gagne sur un podium. Cela se gagne en coulisses, là où l’on ne filme pas : dans l’accès au financement, dans les chaînes de production qu’il faut ancrer sur le continent, dans la protection juridique de la création, dans l’ouverture des marchés internationaux.
C’est dans ces fondations, en train de se poser pierre après pierre, que les femmes doivent prendre des positions durables. On ne construit pas une industrie tous les jours. Il faut être là quand elle se construit.
L’heure n’est plus aux promesses
J’ai longtemps entendu dire que la mode africaine était une promesse. Je crois que l’heure des promesses est passée. La vraie question n’est plus de savoir si elle séduira le monde, elle le fait déjà. La question est de savoir si l’Afrique, et ses femmes, en garderont la propriété.
Qu’une industrie naisse, c’est de l’emploi et de la richesse pour tout un continent. Que les femmes s’y imposent, c’est une justice et une force. Qu’elles le fassent là où elles ont toujours excellé, non plus seulement derrière la création, mais aux commandes, voilà ce que j’appelle une révolution élégante.
