Finance au féminin, investissement au féminin, l’argent au féminin : ces mots circulent partout. Ils décrivent un courant nouveau, porté par un savoir africain très ancien. Et ce courant arrive exactement au bon moment.
Conjuguer, c’est accorder un verbe à celle ou celui qui agit. Le verbe reste le même, la terminaison change avec le sujet. L’expression « au féminin » dit précisément cela : l’argent reste l’argent, et la manière de le faire vivre prend la marque de celle qui le tient.
Depuis quelques années, ces mots reviennent partout. Des fonds d’investissement se consacrent aux fondatrices. Des banques imaginent des offres pensées pour les femmes. Des cercles, des podcasts, des livres et des rencontres font de l’argent un sujet dont les femmes parlent entre elles, à voix haute. On parle d’un nouveau courant. J’y vois plutôt un nouveau paradigme : une autre manière de regarder l’argent, et une autre place pour celles qui le détiennent.
Finance au féminin : un savoir ancien qui prend la parole
Sur notre continent, ce courant a pourtant un goût familier. Les tontines existent depuis des générations. Des femmes se réunissent, mettent en commun, se prêtent, se font confiance, et financent tour à tour un commerce, une scolarité, une maison. C’est de l’épargne, du crédit et de la gouvernance collective, bien avant que ces mots entrent dans nos conversations.
À Lomé, dans les années 1970, les Nana Benz ont bâti des maisons de commerce florissantes autour du pagne wax. Leur surnom réunit « Nana », qui désigne la mère ou la grand-mère en mina, et les Mercedes- Benz qu’elles conduisaient. Elles négociaient avec les fabricants européens, lançaient les tendances et faisaient vivre une large part de l’économie locale.
Autrement dit, les femmes africaines savent compter, faire circuler et faire fructifier depuis longtemps. Ce qui change aujourd’hui, c’est le langage. Ce savoir entre dans le vocabulaire de la finance : capital, investissement, levée de fonds, transmission, gouvernance. Et en entrant dans ce vocabulaire, il devient visible.
Entrepreneuriat féminin en Afrique : ce qui change aujourd’hui
L’Afrique affiche le plus fort taux d’entrepreneuriat féminin au monde : près d’un quart des femmes s’y engagent dans une activité entrepreneuriale. Ces femmes emploient, investissent, transmettent. Elles financent la scolarité des enfants, soutiennent la famille élargie, font vivre des communautés entières.
Les financements, eux, suivent encore à petits pas. Dans le monde, environ un tiers des petites entreprises sont créées par des femmes, alors que les grandes entreprises et les États consacrent moins de 1 % de leurs achats aux entreprises qu’elles dirigent. Ce décalage dessine l’espace qui s’ouvre, et c’est là que la finance au féminin prend tout son sens.

Pourquoi la finance au féminin compte maintenant ?
D’abord, parce que l’argent donne le choix. Choisir son activité, son lieu de vie, ses partenaires, son rythme. Une femme qui connaît ses chiffres décide avec plus de sérénité.
Ensuite, parce que l’argent des femmes circule. Les travaux sur le développement le soulignent régulièrement : quand les revenus d’une femme progressent, sa famille et sa communauté en profitent largement. Chaque franc gagné rayonne bien au-delà de celle qui le reçoit.
Enfin, parce qu’une génération de femmes arrive au moment de la transmission. Elles ont bâti des entreprises, acquis des terres, construit des immeubles. La question devient alors : que voulons-nous que cet argent fasse, pour nous et pour celles et ceux qui viendront après ?
C’est ma manière de voir les choses : la finance au féminin porte aussi une façon de faire. Elle relie l’argent à une intention, qu’il s’agisse de la sécurité des siens, de l’impact ou de la durée. Elle aime le temps long, la confiance et le collectif. Ce sont précisément les qualités que les tontines cultivent depuis des générations.
Un courant qui commence par nous
Ce paradigme se construit dans les grandes institutions, et il se construit aussi dans chaque maison. Il commence par un geste simple : regarder son argent avec curiosité. Savoir ce qui entre, ce qui sort, ce qui reste. Se demander ce que l’on désire qu’il rende possible.
Cette rubrique « Finance » vous accompagnera dans ce mouvement au fil des semaines, entre la mécanique de l’argent et ce qu’il réveille en nous.
L’argent se conjugue désormais au féminin. Et la bonne nouvelle, c’est que chacune de nous en écrit la terminaison.
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