De Paris à Nairobi : qui finance la pensée des femmes africaines?

J’ai posé une question au Président de la République, onze jours avant que les chefs d’État ne signent la Déclaration de Nairobi. Récit, et ce qui reste à mesurer.

Les sommets ont toujours deux scènes.

La première est visible : celle des signatures, des poignées de main et des déclarations officielles. La seconde se joue en amont, dans les consultations discrètes et les réunions préparatoires, là où se fabrique la diplomatie avant qu’elle ne devienne image.

À Nairobi, les 11 et 12 mai derniers, les chefs d’État ont signé la Déclaration Africa Forward. À Paris, onze jours plus tôt, j’étais dans la seconde, à l’Élysée, sur invitation du Président de la République. J’avais une question à poser.

Nairobi, le basculement

Trente-deux chefs d’État. Plus de 1 500 chefs d’entreprise. Vingt-trois milliards d’euros d’engagements annoncés. Et, surtout, une Déclaration qui repositionne l’Afrique non plus comme bénéficiaire de l’aide au développement, mais comme co-architecte des solutions globales.

L’événement vaut d’abord par sa géographie. Pour la première fois en plus d’un demi-siècle, un sommet de ce format se tenait hors France et hors espace francophone. Le choix du Kenya, co-présidence assurée par William Ruto aux côtés d’Emmanuel Macron, n’est pas un détail logistique. C’est l’acte par lequel Paris reconnaît que sa relation au continent ne se pense plus à travers les seuls pays qui partagent sa langue. Pour notre lectorat francophone, l’inversion mérite d’être nommée. Nairobi marque le moment où l’Afrique francophone redevient une voix parmi les voix d’un continent qui négocie, investit et pense dans plusieurs langues à la fois.

La question, et sa réponse

Quinze jours avant le Sommet, j’avais été reçue au Quai d’Orsay, dans le cadre d’une réunion préparatoire. Une trentaine de chefs d’entreprise français, des financeurs publics et privés,quelques voix africaines. Et autour de la table, ce constat : les voix qui parlaient de l’Afrique ce soir-là n’étaient majoritairement pas africaines. Les voix de femmes africaines, elles, se comptaient sur une main.

Deux semaines plus tard, à l’Élysée, dans le moment d’échange ouvert avec le Président de la République, j’ai pris le micro. La question que j’allais poser n’était pas tout à fait la mienne. C’était celle des femmes africaines productrices de pensée, dont la diaspora présente dans cette salle était, en partie, le relais.

Voici, en substance, ce que j’ai dit :

« Monsieur le Président, Africa Forward parle de partenariat. Mais aujourd’hui, les femmes africaines produisent des doctrines, économiques, écologiques, technologiques, qui ne sont ni reconnues ni financées comme telles. Quel mécanisme concret la France compte-t-elle créer dans les douze prochains mois pour financer ces voix en tant qu’autrices de pensée, et non en tant que bénéficiaires de programmes ? »

La distinction n’est pas anecdotique. Reconnaître une femme africaine comme bénéficiaire, c’est l’inscrire dans une grammaire d’assistance. La reconnaître comme autrice, c’est l’inscrire dans une grammaire de souveraineté. Ces deux régimes ne produisent ni les mêmes budgets, ni les mêmes effets sur la vie réelle des intéressées.

Le Président a répondu. Je le retiens tel que je l’ai entendu : 

« Vous avez raison de dire que ces voix sont essentielles et non réductibles. »

Essentiellesnon réductibles : deux mots de poids. Non réductibles signifie, en logique politique, que ces doctrines ne peuvent être ramenées à un autre agenda, ni de genre, ni de développement, ni de francophonie, sans perdre ce qu’elles disent en propre. Elles tiennent par elles-mêmes.

Ce qui se mesure maintenant

Onze jours plus tard, la Déclaration de Nairobi venait poser, sur un autre registre, exactement la même grammaire : reconnaître l’Afrique non comme un marché, mais comme un partenaire de production, d’innovation et de leadership économique mondial. Ce que j’avais posé pour les femmes, les chefs d’État l’ont fini par poser pour le continent.

Reste le test des prochains mois.

Les vingt-trois milliards d’euros annoncés à Nairobi vont-ils s’inscrire dans des décaissements vérifiables ? La feuille de route française vers le G7 d’Évian, du 15 au 17 juin prochain, créera-t-elle un mécanisme dédié aux autrices de doctrines africaines ? Les chefs d’État francophones, signataires de la Déclaration, sauront-ils en faire un instrument d’action publique dans leurs propres capitales ?Une doctrine se reconnaît au fait qu’on la finance, qu’on la cite, qu’on l’invite à la table où se prennent les décisions. Pas seulement à celle où l’on commente leurs effets.

Les femmes africaines n’ont plus besoin qu’on parle à leur place. Elles ont besoin qu’on investisse dans ce qu’elles pensent.

Ce soir-là, à l’Élysée, j’avais le micro entre les mains. J’ai dit ce que je devais dire. Je le redirai.

CEO & Publisher d’ELLE Afrique francophone. Convoquée au Quai d’Orsay le 15 avril 2026 et à la Présidence de la République le 29 avril 2026 dans le cadre des consultations préparatoires au Sommet Africa Forward. Nous avons eu la parole.

À lire aussi : Les valeurs sportives comme instrument de liberté sociale: l’impact de deux étoiles, de l’athlétisme au patinage

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Frédérique Nanan

Storyteller visionnaire et CEO du ELLE Afrique francophone, j’explore l’âme des récits pour magnifier la créativité africaine et révéler la puissance des femmes.

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