« Ressentir la richesse avant de l’avoir » : enquête sur la nouvelle spiritualité de l’argent.
Derrière le vocabulaire de la manifestation, devenu en quelques années un dialecte à part entière, se cachent une théorie vieille de quatre-vingts ans, une lignée de femmes d’affaires plus ancienne encore et une réponse scientifique inattendue sur ce que l’état d’esprit fait réellement venir d’argent.
Abidjan, Dakar, Paris, Lagos. D’un cercle de dirigeantes à l’autre, d’un déjeuner d’affaires à un programme d’accompagnement, le même lexique s’est installé en quelques années… Manifester, aligner, incarner la version de soi qui a déjà réussi. L’idée tient dans une inversion. Il ne s’agirait plus d’attendre le succès pour se sentir légitime, mais d’adopter l’état d’esprit de la réussite pour la faire advenir. Et la conversation, presque toujours, finit par revenir à l’argent.
Une loi vieille de quatre-vingts ans.
Cette inversion vient d’un petit livre publié en 1945, Prayer: The Art of Believing, du conférencier barbadien Neville Goddard, qui y consacre un chapitre entier à ce qu’il appelle la loi de la réversibilité : « Si un fait physique peut produire un état psychologique, un état psychologique peut produire un fait physique. »
En traduction contemporaine, cela signifie que la plupart des gens attendent d’avoir de l’argent pour se sentir libres. Or, selon Goddard, c’est exactement l’inverse qu’il faudrait faire… se sentir libre d’abord, pour que l’argent suive ensuite. De fait, quatre-vingts ans plus tard, la formule a trouvé son public, et il est très largement féminin.
Pourquoi maintenant et pourquoi elles ?
Ce succès atterrit là où l’on entreprend le plus au monde. Selon l’indice Mastercard des femmes entrepreneures (édition 2021), le Botswana (38,5 %), l’Ouganda (38,4 %) et le Ghana (37,2 %) affichent les plus fortes proportions de cheffes d’entreprise de la planète.
Mais entreprendre n’est pas s’enrichir. Le rapport « Profiting from Parity » de la Banque mondiale (2019) établit que les entreprises détenues par des hommes dégagent en moyenne 34 % de profits de plus que celles détenues par des femmes. En Ouganda, les femmes ne reçoivent que 40 % du volume de crédit accordé aux hommes. Et, au niveau mondial, moins de 2 % des financements en capital-risque vont à des fondatrices, un écart que l’investisseuse Fatoumata Bâ, fondatrice de Janngo Capital, chiffre à 42 milliards de dollars et résume d’une phrase : « Le potentiel de croissance et d’innovation de l’Afrique ne peut être libéré sans ses femmes. »
Entre une énergie entrepreneuriale record et des portes de financement qui restent closes, un discours qui promet que le levier est à l’intérieur de soi trouve forcément un écho. Il donne une prise là où le système n’en donne pas.


Crédit photo : Zeal creative studios
Les Nana Benz avaient tout compris bien avant.
Reste que l’assurance comme moteur de richesse n’a rien d’une nouveauté. Dans les années 1960 et 1970, les Nana Benz de Lomé, ces commerçantes togolaises qui contrôlaient l’importation et la distribution du pagne wax en Afrique de l’Ouest, se déplaçaient en Mercedes, négociaient directement avec les manufacturiers néerlandais et pesaient sur l’économie nationale. Elles ne parlaient pas de mindset. Elles occupaient l’espace, fixaient les prix, transmettaient le métier à leurs filles.
Même logique dans les tontines, ces cercles d’épargne rotative où l’on se prête mutuellement des sommes que les banques refusent, sur la seule base de la parole donnée. Là encore, un état intérieur, la confiance, la fiabilité, l’appartenance, produit un fait matériel : du capital. La loi de la réversibilité, en somme, mais adossée à une structure collective plutôt qu’à une affirmation solitaire devant un miroir.
Ce que la science valide (et ce qu’elle démonte) !
C’est là que la recherche devient intéressante, parce qu’elle ne tranche pas dans le sens attendu.
Premier avertissement : rêver ne suffit pas et peut même nuire. Dans une étude publiée en 2002 dans le « Journal of Personality and Social Psychology« , les psychologues Gabriele Oettingen et Doris Mayer ont suivi des diplômés en recherche d’emploi, des étudiants et des patients en rééducation. Résultat contre-intuitif : ceux qui s’attendaient au succès obtenaient de meilleurs résultats, mais ceux qui fantasmaient leur réussite en images vives fournissaient moins d’efforts et réussissaient moins bien. Se voir riche, longuement et agréablement, procure au cerveau une partie de la satisfaction et lui retire une partie du carburant.
Deuxième enseignement, plus favorable : l’état d’esprit, quand il est travaillé comme une compétence, produit bel et bien de l’argent. La démonstration a été faite à Lomé. Dans un essai randomisé publié dans la revue « Science » en 2017, une équipe menée par Francisco Campos, David McKenzie, Markus Goldstein et le psychologue Michael Frese a réparti 1 500 entrepreneurs togolais, dont 53 % de femmes, en trois groupes. Le premier ne recevait rien, le deuxième une formation classique en gestion, le troisième une formation dite d’« initiative personnelle » : anticiper les obstacles, se comporter en initiateur plutôt qu’en suiveur, persévérer, chercher des sources de financement inhabituelles.
Les profits mensuels du troisième groupe ont augmenté de 30 %. Ceux du groupe formé à la comptabilité classique : 11 %, un écart statistiquement non significatif. Et la méthode fonctionnait aussi bien pour les femmes que pour les hommes, ce qui est rare dans ce type de programme.
Autrement dit : l’intériorité compte, à condition d’être convertie en comportement.
Le point de bascule.
Le danger du discours ambiant est là. En faisant du seul état émotionnel la cause de la richesse, on transforme mécaniquement l’absence de richesse en faute personnelle. Or une femme qui n’obtient que 40 % du crédit accordé à son voisin n’a pas un problème de vibration.
L’autrice nigériane Arese Ugwu, dont « The Smart Money Woman » est devenu un manuel de référence pour toute une génération, tient les deux bouts. Elle écrit que « votre esprit est votre actif le plus puissant », mais aussi que « la manière dont vous dépensez, investissez et gérez dix nairas est la manière dont vous dépenserez, investirez et gérerez dix millions ». Et elle nomme sans détour ce que l’assurance ne règle pas seule : « Les femmes ont ce qu’on appelle le syndrome de l’imposteur. Nous nous évaluons plus bas que le reste du monde ne nous évaluerait. »
La loi de la réversibilité, débarrassée de sa poudre d’or, dit peut-être simplement la chose suivante… Personne ne négocie une augmentation, ne fixe ses tarifs au juste prix ou ne pousse la porte d’un investisseur en se sentant illégitime. L’état intérieur ne crée pas l’argent. Il crée les gestes qui, eux, créent l’argent.
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