Édito : Le succès des femmes a-t-il encore une limite ?

On nous encourage à être ambitieuses, indépendantes, à réussir et à gagner notre propre argent. Mais que se passe-t-il lorsque cette réussite dépasse celle de l’homme qui partage notre vie ? Une récente déclaration d’A$AP Rocky au sujet de Rihanna remet sur la table une question que beaucoup d’entre nous connaissent: jusqu’où notre succès est-il réellement accepté dans le couple ?

Il y a quelques jours, une déclaration d’A$AP Rocky m’a interpellée. Interrogé sur l’écart considérable entre sa fortune et celle de Rihanna, le rappeur a répondu tout naturellement : « Ma femme a des milliards, moi des millions. » Avant d’ajouter que personne ne pourrait le complexer à ce sujet : « sa réussite ne sera jamais ma défaite ». Et cette réponse m’a beaucoup plue.

Pour la simple raison qu’il ne cherche pas à relativiser la réussite de Rihanna pour faire valoir la sienne. Il ne rappelle pas non plus qu’il est lui aussi célèbre, riche et reconnu, comme s’il fallait rééquilibrer les comptes ou se comparer. Il dit simplement qu’il est fier d’elle et de ce qu’elle a construit. Et c’est amplement suffisant. Et ça devrait surtout être normal. Mais manifestement, ça ne l’est pas encore.

Évidemment, lorsqu’on parle de Rihanna et d’A$AP Rocky, les chiffres donnent presque le vertige. Nous ne sommes pas exactement dans une discussion sur celui qui paiera le prochain loyer. Mais leur situation m’a donné envie de ramener la question à une échelle beaucoup plus ordinaire : que se passe-t-il dans un couple lorsque la femme gagne bien sa vie, parfois mieux que son compagnon, et surtout lorsqu’elle n’a financièrement pas besoin de lui ?

Indépendante, oui. Mais jusqu’où ?

Je n’ai pas les milliards de Rihanna, vous voilà rassurées, mais j’ai toujours accordé énormément d’importance à mon indépendance financière. Gagner mon argent signifie pouvoir faire mes propres choix. Partir en voyage si j’en ai envie. M’offrir quelque chose sans devoir le justifier. Accepter ou refuser un projet. Et surtout, ne jamais être contrainte de rester dans une situation parce que je n’aurais pas les moyens financiers d’en sortir. Cela me paraît sain. Mais cela a pourtant parfois créé des tensions dans mes relations. Et pas forcément autour d’une différence de salaire. Le malaise peut être beaucoup plus subtil. Il apparaît lorsqu’un homme réalise que vous pouvez très bien financer ce dont vous avez envie, que certains signes traditionnels de réussite vous impressionnent moins, ou tout simplement que l’argent n’est pas un moyen de créer chez vous une forme de dépendance.

Et c’est là que notre discours sur l’ambition féminine devient assez paradoxal. Depuis des années, nous disons aux filles d’étudier, de travailler, de négocier leur salaire, d’entreprendre, d’investir, de ne dépendre de personne. Et heureusement. Mais combien d’entre nous ont déjà senti qu’il existait malgré tout un plafond invisible ? Réussir, oui. Mais pas au point de rendre l’autre inconfortable. Gagner de l’argent, oui. Mais peut-être pas davantage que lui. Être indépendante, absolument. Mais continuer malgré tout à lui laisser le sentiment qu’il est indispensable financièrement. C’est une contradiction dont on parle finalement assez peu.

Et pourtant, entre femmes, ces histoires existent. Celle qui hésite à annoncer une augmentation parce que son compagnon traverse une période professionnelle difficile. Celle qui minimise le prix d’un achat qu’elle a parfaitement les moyens de s’offrir. Celle dont la promotion a progressivement installé une compétition qui n’existait pas auparavant. Ou celle qui découvre, au fil de la relation, que l’ambition qui séduisait tant au début devient moins charmante lorsqu’elle produit des résultats très concrets. Toutes les relations ne fonctionnent évidemment pas ainsi, et tous les hommes ne vivent pas la réussite de leur compagne comme une menace. A$AP Rocky vient d’ailleurs de nous en offrir un joli contre-exemple. Mais si autant de femmes reconnaissent ce sentiment, c’est que la question mérite d’être posée.

« Sa réussite ne sera jamais ma défaite »

C’est cette phrase que je retiens de sa prise de parole. Parce qu’elle dit quelque chose que l’on devrait probablement entendre davantage dans les couples : la réussite n’est pas une comparaison. Une promotion pour elle n’est pas une rétrogradation pour lui. Son salaire ne diminue pas parce que le sien augmente. Sa reconnaissance professionnelle n’efface pas ses accomplissements. Et si, pendant quelques années, l’un connaît une période plus faste que l’autre, cela ne devrait pas modifier sa valeur au sein du couple.

Mais il faut aussi reconnaître que nous demandons aux hommes de se détacher d’un rôle qui leur a été assigné pendant très longtemps. Pourvoir aux besoins du foyer, être celui qui paie, qui protège matériellement, qui gagne davantage. Et cette définition de la masculinité n’a pas disparu parce que les femmes ont commencé à recevoir leur propre fiche de paie. Mais nos vies ont changé. Nos couples doivent forcément changer avec elles.

Et lorsqu’une femme n’a plus besoin d’un homme pour assurer sa sécurité matérielle, cela ne signifie pas qu’elle n’a besoin de personne. Cela signifie simplement qu’elle attend autre chose de la personne avec laquelle elle choisit de construire sa vie. Du soutien, de la complicité, de l’amour, mais aussi quelqu’un auprès de qui une bonne nouvelle reste une bonne nouvelle.

La question vaut aussi pour nous. Combien de fois nous faisons-nous plus petites pour préserver une relation ? Combien de réussites annonçons-nous avec des précautions ? Combien de fois avons-nous appris à rassurer avant même de célébrer ? Je n’ai aucune envie de devenir moins indépendante pour rendre une relation plus confortable. Et avec le temps, j’ai surtout compris que je n’avais pas envie d’être aimée malgré mon ambition ou ma réussite. J’aimerais qu’elles puissent simplement faire partie de moi, sans négociation particulière. Alors non, nos comptes en banque ne ressemblent probablement pas à ceux de Rihanna et d’A$AP Rocky. Mais sur ce point, leur histoire nous concerne beaucoup plus qu’elle n’y paraît.

À lire aussi : Lettre ouverte : « Merci à ce corps qui nous porte »

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Julie Yapo

Rédactrice en chef du ELLE Afrique francophone. Un oeil porté sur l'actualité féminine et une veille constante des tendances qui façonnent le continent.

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