Il arrive qu’une promesse impressionne sur le moment. Un soutien est annoncé, un engagement est pris, une disponibilité semble acquise. On quitte alors la conversation rassurée, parfois même enthousiaste, avec le sentiment que quelque chose vient réellement de commencer.
Puis vient le temps de l’action. Les messages restent sans réponse, d’autres urgences apparaissent et la parole, pourtant généreuse quelques semaines plus tôt, perd progressivement de son poids. À l’inverse, certaines personnes promettent peu, mais chacune de leurs paroles semble soutenue par une manière d’agir qui la rend crédible. Avec elles, la confiance ne vient pas d’un discours particulièrement convaincant. Elle naît de la cohérence que l’on observe et de l’expérience que la relation finit par créer.
Cette différence dit beaucoup de la manière dont l’influence se construit.

Pendant longtemps, nous avons associé la capacité d’influencer à l’art de convaincre : savoir défendre une idée, trouver les bons arguments, répondre aux objections et obtenir l’adhésion. Ces aptitudes restent importantes. Une responsable politique doit pouvoir porter une vision. Une entrepreneure doit donner envie de croire en son projet. Une dirigeante doit parfois rallier une équipe à une décision difficile.
Mais, avec le temps, les leaders les plus influents semblent déplacer le centre de gravité de leurs interactions. Ils ne renoncent pas à convaincre. Ils comprennent simplement que leur parole, leurs arguments ou leur statut ne suffisent pas à créer une adhésion durable.
Au début d’un parcours, il faut souvent démontrer sa compétence, expliquer sa vision et gagner la confiance. La légitimité n’est pas toujours acquise, particulièrement pour les femmes qui évoluent dans des environnements où elles doivent encore fournir davantage de preuves avant d’être considérées comme crédibles. Pourtant, à mesure qu’un parcours se construit, la véritable démonstration se trouve de moins en moins dans ce que l’on affirme savoir faire et davantage dans ce que les autres nous ont effectivement vu accomplir.
Une réputation se forme ainsi, parfois silencieusement, à travers une accumulation d’expériences. Avons-nous tenu parole lorsque les circonstances sont devenues moins favorables ? Sommes-nous restés cohérents lorsque personne ne nous observait ? Nos comportements répondent à ces questions bien avant nos prises de parole officielles. Ils donnent du poids à nos mots ou, au contraire, les rendent progressivement insignifiants.
C’est sans doute pour cette raison que certains leaders n’ont plus besoin de rappeler constamment leur valeur. Leur présence porte déjà l’histoire de leurs décisions, de leurs résultats, mais aussi de la manière dont ils ont exercé leur pouvoir. Leur influence ne dépend plus uniquement d’une fonction. Elle repose sur une crédibilité devenue perceptible.
Cependant, la cohérence personnelle ne suffit pas toujours. On peut être compétente, digne de confiance et sincèrement convaincue de la pertinence de son idée sans parvenir à obtenir l’adhésion. C’est souvent à cet endroit que le leader commet une erreur très humaine : face à la résistance, il parle davantage.

Il développe son raisonnement, ajoute des preuves, reformule sa solution et répond avec précision à l’objection qui lui est présentée. Il pense que, si l’autre ne dit pas encore oui, c’est probablement parce qu’il n’a pas suffisamment compris. Pourtant, le désaccord exprimé ne révèle pas toujours ce qui se joue réellement.
Une réserve budgétaire peut masquer la peur de perdre le contrôle d’un projet. Une objection technique peut dissimuler un enjeu de positionnement. Derrière une apparente résistance au changement se trouve parfois la crainte de devenir inutile dans la nouvelle organisation que l’on propose. Tant que le leader répond uniquement à l’objection visible, il risque de construire un argumentaire impeccable autour d’une préoccupation qui n’est pas la véritable préoccupation.
L’écoute devient alors une forme d’influence plus exigeante que la persuasion. Elle demande de suspendre momentanément le désir d’avoir raison pour s’intéresser à ce que l’autre cherche à protéger. Elle exige aussi de ne pas confondre silence et écoute : on peut laisser une personne parler tout en préparant mentalement la réponse destinée à la faire changer d’avis.
Écouter réellement suppose d’accueillir la possibilité que notre première lecture soit incomplète. Il peut être utile de nommer prudemment ce que l’on croit percevoir : « J’ai le sentiment que cette décision vous inquiète au-delà de la question financière » ou « Il semble que vous craigniez les conséquences de ce changement pour votre équipe. » Cette manière d’ouvrir la conversation ne prétend pas tout savoir de l’autre. Elle lui offre la possibilité de confirmer, de corriger ou d’approfondir ce qui vient d’être formulé.

Cette prudence est essentielle, car l’expérience du leadership ne nous rend pas omniscients. Nous pouvons mal interpréter une réserve, projeter nos propres peurs sur une situation ou attribuer une intention erronée à quelqu’un. La maturité réside peut-être moins dans la certitude de comprendre immédiatement que dans l’humilité de reconnaître qu’il existe une réalité à laquelle nous n’avons pas encore accès.
Lorsque cette humilité est présente, la conversation change. L’autre n’est plus considéré comme un obstacle à vaincre. Il devient une personne avec laquelle il faut comprendre ce qui peut être construit, à quelles conditions et dans quelles limites.
C’est aussi ainsi que se crée un environnement dans lequel les individus se sentent suffisamment en sécurité pour exprimer leurs doutes, signaler un risque ou contester une décision. Un leader qui n’accepte que les réactions favorables obtiendra peut-être de nombreux « oui », mais il ne saura jamais combien traduisent une véritable adhésion. Certains seront motivés par la peur, le statut, la convenance ou le désir de ne pas s’exposer.
Or, une adhésion silencieusement contrainte reste fragile. Elle disparaît souvent dès que l’autorité s’éloigne ou que les difficultés apparaissent. Une influence plus durable permet à l’autre de comprendre la vision, d’y reconnaître une place pour lui-même et d’avoir envie de contribuer à sa réalisation.
Voilà peut-être ce que les leaders les plus influents finissent par comprendre : gagner l’adhésion ne consiste pas toujours à disposer des meilleures réponses. Il faut parfois savoir créer les conditions dans lesquelles les bonnes questions peuvent enfin être posées.
Nous nous souvenons rarement de tous les arguments qu’une personne a utilisés pour nous rallier à son idée. En revanche, nous nous souvenons longtemps de la manière dont elle nous a considérés, de la place qu’elle a laissée à nos inquiétudes et de ce que son comportement nous a appris sur la valeur de sa parole.
Les leaders les plus influents ne gagnent pas seulement l’adhésion en parlant mieux. Ils créent un environnement dans lequel les autres ont envie de construire avec eux.
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