The Polygamist : jusqu’où peut-on aller par amour ?

La série télévisée sud-africaine The Polygamist, diffusée depuis 12 juin sur Netflix en 22 épisodes, est une adaptation du roman éponyme publié en 2012 par l’auteure zimbabwéenne Sue Nyathi. Elle interroge sur ce sujet : jusqu’où peut-on aller par amour ? Et navigue entre notions culturelles et limites émotionnelles.

Une histoire qui interroge les rapports amoureux

Peut-on tout accepter par amour et surtout où est la limite entre concession et respect de soi ? Dans cette série, on suit l’histoire de la famille Gomora. Joyce, l’épouse et mère de famille, apprend que son mari Jonasi a une liaison avec une autre femme. Les deux se sont rencontrés jeunes. Lui n’avait rien, mais avait de nombreux rêves ; elle venait d’une famille aisée. Elle a traversé son ascension avec lui, ils ont bâti un empire à deux. Lui, anciennement pauvre, est devenu un riche homme d’affaires qui a réussi dans la vie.

Au cours des épisodes, on comprend que la fausse image du père et du mari aimant qu’il s’est efforcé de construire s’effondre petit à petit. Les rapports de force sont mis en lumière, les aspects positifs et négatifs que cela engendre, ainsi que l’ascension sociale. A-t-on besoin d’un homme pour réussir, et surtout qu’est-ce que la réussite ?

Les quatre femmes de The Polygamist nous interrogent par le biais de leurs profils différents, de la relation qu’elles entretiennent avec Jonasi et des attentes qu’elles ont envers ce dernier. Ce qu’on apprend de lui, c’est qu’il est capable d’être financièrement et matériellement présent, mais ne sait pas aimer correctement, avec une confusion entre l’amour et le sexe. Il n’a pas eu l’amour de sa mère étant plus jeune ; il a donc dû apprendre à aimer en se créant sa propre perception de l’amour. Ce qui ne correspond en rien à l’amour que sa femme attend de lui.

Ce n’est pas un personnage qu’on a envie d’aimer. Il fait du mal autour de lui, ne se remet pas en question et tente, en quelque sorte, de justifier ses actions par l’amour qu’il n’a pas reçu. Mais est-ce une raison pour tromper, mentir et blesser des femmes qui ont eu pour seule erreur d’aimer la mauvaise personne ? Le rôle qu’il incarne montre à quel point on peut reproduire indéfiniment les mêmes schémas négatifs, quitte à créer notre propre perte. On peut le voir comme un miroir et un écho à des hommes que l’on connaît dans nos vies, qui justifient leurs mauvaises actions par leur passé.

Un succès mondial et un sujet de société

La série est un véritable succès depuis sa sortie. Elle engendre des débats sur les réseaux sociaux et s’est placée troisième au classement mondial des séries tendances sur Netflix, numéro un dans seize pays.

L’autrice Sue Nyathi ne s’attendait pas à un tel succès quatorze ans après la rédaction de son livre, elle qui n’était pas parvenue à trouver un éditeur. Elle explique que son objectif, à travers ce livre, était de parler de la condition des femmes africaines et des relations humaines. Sue se veut porte-parole des femmes du continent, pour qui l’histoire des Gomora est bien une réalité.

Les personnages ne sont pas inspirés d’une femme en particulier, mais bien d’une réalité qu’elle a pu observer dans son pays et qui, en l’occurrence, peut se transposer à d’autres pays d’Afrique. Dans la capitale du Zimbabwe, elle explique avoir été marquée par une multitude d’hommes supposés être en relation monogame, menant une double vie polygame dans le plus grand des secrets. Des femmes sont venues à elle pour lui raconter leur réalité, ainsi que des enfants ayant grandi dans un foyer polygame. Son grand-père était également polygame, donc c’est un récit qui lui parle.

La polygamie n’est pas l’affaire d’une seule personne, ce n’est en rien un cas isolé. C’est un concept culturel et ancestral qui est accepté dans de nombreux pays d’Afrique. On définit la polygamie comme étant « un régime matrimonial où un individu est lié, au même moment, à plusieurs conjoints ».

Pour l’écrivaine, la polygamie est un choix qui doit appartenir aux deux parties et ne doit pas débuter sur une base de tromperie imposée à la femme. « Une fois que je suis pris, alors là je t’en parle ». Ce n’est pas ainsi qu’elle conçoit les choses.

Joyce et Essie : deux visages de l’amour

Dans ce tourbillon de l’amour, il y a tout de même deux femmes qui ressortent : Joyce et Essie.

Les deux sont très différentes et apparaissent à deux périodes bien distinctes de la vie de Jonasi. Leur similitude se trouve dans l’amour qu’elles lui portent, ainsi que dans la notion de dévotion et de sacrifice dont elles font preuve face à un homme qui ne voit pas leur réelle valeur.

Joyce, la femme qui se reconstruit

D’un côté, Joyce, la femme officielle. Elle représente toutes ces femmes qui ont construit leur identité entière autour d’un homme, d’un mariage, d’une famille, et qui, un jour, se retrouvent seules et voient s’écrouler tout ce qu’elles ont mis tant d’années à construire, sans savoir qui elles sont en dehors de ce mariage qui régit l’entièreté de leur vie et qui est survenu très jeune.

Elle va tout de même faire le travail de se découvrir, comprendre que sa voix compte également. C’est un processus qui prend du temps, qui est douloureux. Joyce prend conscience de sa valeur et comprend qu’elle ne dépend en rien de son mari. C’est en cela que des femmes se reconnaissent en elle et s’attachent à son personnage : on peut toutes se relever.

Essie, la femme de l’ombre

De l’autre côté, il y a Essie. La femme cachée, celle dont on nie l’existence pour préserver une façade, pour oublier d’où l’on vient, comme par honte.

Elle n’est pas naïve : elle a financièrement soutenu l’homme qu’elle aimait, mis de l’argent dans son entreprise dès le début alors qu’il n’avait rien, dans l’espoir qu’il lui revienne. Et il est revenu, mais pas comme elle l’attendait, et sans la considération ni l’amour qu’elle voulait de lui.

Sue Nyathi explique que ce que beaucoup de spectatrices ne veulent pas admettre, c’est qu’elles se reconnaissent en cette femme. Personne ne veut dire : « Je suis une Essie », car c’est admettre qu’on ne s’est pas suffisamment valorisée et qu’on accepte le minimum qu’un homme est prêt à nous donner, ainsi que tout le manque de respect que cela engendre.

Le véritable message de la série

Ces deux femmes nous poussent à nous demander si nous nous aimons suffisamment. Qu’est-ce qu’on est prêtes à supporter sous couvert d’amour ? Est-ce que c’est ça, l’amour ? Le message de l’autrice peut paraître anodin, mais les femmes doivent se connaître : si tu te connais, tu sais ce que tu mérites.

À lire aussi : L’influence de l’Afrique dans le vocabulaire quotidien

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