Trente ans après avoir fondé sa maison depuis Lagos, sans route tracée ni modèle à suivre, Odio Oseni referme un chapitre pour en ouvrir un autre. Odio Mimonet dévoile une nouvelle identité visuelle, imaginée par le créateur Juan Carlos Obando avec le studio STUDIUM (VDLF), puisée dans l’architecture moderniste d’Arieh Sharon à l’Université Obafemi Awolowo. En son cœur, une couronne inversée qui épouse les arches du bâtiment, rendue dans le Sun Red de la maison. Chez ELLE Afrique francophone, nous lisons ce geste comme une conviction : le patrimoine africain n’est pas une référence décorative, il est la matrice même du luxe contemporain. Rencontre avec une pionnière qui n’a jamais demandé la permission.
Odio Mimonet fête trente ans. Lorsque vous repensez à la femme qui a fondé la maison il y a trois décennies, qu’est-ce qui vous animait alors, et qu’est-ce qui, aujourd’hui, n’a pas changé ?
Ce qui m’animait alors, c’était la passion et beaucoup de rêves. Il n’y avait ni routes, ni structures, rien d’établi pour quelqu’un qui tentait de bâtir une maison de mode depuis Lagos. J’ai donc dû avancer pas à pas, même si je portais déjà une vision. Je voulais que nous devenions un nom fort, mais plus encore, je voulais que nous puissions rivaliser avec n’importe quelle marque à l’international, pas seulement ici. Ce qui n’a pas changé, c’est cette conviction : celle que nous en sommes capables. Trente ans plus tard, je porte toujours ce même élan, celui de nous voir tenir tête, d’égale à égale, à n’importe quelle maison du monde.
Vous avez bâti l’une des maisons de luxe pionnières du Nigéria à une époque où peu de créatrices africaines s’y aventuraient. Quels obstacles avez-vous dû lever, et de quelle victoire êtes-vous la plus fière ?
Le plus grand obstacle, c’était l’absence de feuille de route. Aucune voie tracée, rien d’établi pour qui voulait bâtir une maison de mode depuis Lagos. J’ai dû avancer pas à pas, avec ma vision pour seule boussole. La victoire dont je suis la plus fière ne concerne pas vraiment la marque : c’est d’avoir cru que c’était possible, et la joie d’avoir formé et rendu autonomes tant de personnes, des centaines, peut-être quelques milliers, à travers notre transmission de savoir-faire au fil des années. Voir nos pièces voyager à travers le monde et en inspirer d’autres, voilà ce qui me rend la plus fière.

Comment définiriez-vous l’identité profonde d’Odio Mimonet, ce fil qui traverse trente ans de création ?
Je crois qu’une maison de mode est une représentation, la communication d’une marque, de sa communauté et de tout ce qui l’entoure. C’est la reconnaissance d’une certaine forme de beauté. C’est le fil qui traverse Odio Mimonet depuis le début : nous avons toujours voulu représenter qui nous sommes et refléter cette beauté à chaque geste. Il y a trente ans, je ne connaissais aucune maison de mode détenue par une créatrice noire ou africaine. Aujourd’hui, nous sommes nombreuses, et cette représentation est l’identité au cœur de tout ce que nous faisons.
Votre nouvelle identité visuelle puise dans l’architecture moderniste d’Arieh Sharon et de l’Université Obafemi Awolowo. Pourquoi ce dialogue entre la mode et le patrimoine architectural nigérian, et pourquoi maintenant ?
Pour moi, il n’a jamais été question d’un simple bâtiment. L’Université Obafemi Awolowo est l’une des nôtres, bâtie par nous, pour nous, et elle se dresse depuis des générations comme la preuve que nous savions déjà construire quelque chose qui dure, quelque chose de beau. Quand j’ai vu ce que l’on pouvait tirer de ses arches, j’ai reconnu ce que j’essaie de dire avec le tissu depuis trente ans : notre patrimoine n’est pas quelque chose que l’on emprunte ailleurs, il contient déjà tout ce dont nous avons besoin. Faire entrer l’architecture dans l’identité de la maison, c’était élargir notre langage plutôt que d’en commencer un nouveau. Quant au pourquoi maintenant : nous entrons dans nos trente prochaines années, et je voulais que nos fondations soient visiblement les nôtres, enracinées au Nigeria, capables de tenir tête à n’importe quelle maison du monde.
Le nouveau logomark abstrait vos initiales en une couronne inversée, épousant les arches du bâtiment, dans le Sun Red de la maison. Que raconte ce symbole de ce que vous souhaitez transmettre ?
La couronne est inversée à dessein. Je ne voulais pas d’un symbole de pouvoir trônant au-dessus de tous, je voulais quelque chose qui vienne du sol, construit comme nous avons construit cette maison, pas à pas. La tirer des arches de ce bâtiment, c’est faire porter au symbole notre propre architecture, et non une forme empruntée. Et le Sun Red a toujours été notre couleur : le voir devenir une part de ce symbole, c’était reconnaître quelque chose qui était déjà vrai de nous. Je veux que l’on regarde ce signe et que l’on y voie une force gagnée, non reçue, et une couronne qui nous appartient à toutes, pas seulement à moi.
Chez ELLE Afrique Francophone, nous défendons l’idée du patrimoine africain comme matrice du luxe contemporain, et non comme simple référence décorative. Qu’est-ce que le luxe, selon vous, lorsqu’il naît d’Afrique et pour l’Afrique ?
Le luxe d’Afrique commence par le refus de dévaluer ce que nous créons. Il existe un mythe selon lequel la mode africaine devrait coûter moins cher, mais le travail et le savoir-faire contenus dans une pièce faite main peuvent rivaliser avec tout ce qui se fait ailleurs dans le monde, même si cela n’en a pas toujours l’apparence couture. Nous devons mesurer le coût de notre temps et de notre travail, et fixer nos prix justement, plutôt que d’apprendre à nous sous-estimer. Au-delà, le luxe, c’est la beauté : longtemps, nous avons souffert d’un manque de visibilité. Je voulais que nous parvenions à une définition partagée, consentie, de la beauté, une définition qui nous inclue. Voilà ce que signifie le luxe lorsqu’il naît véritablement d’Afrique.
En quoi une maison nigériane peut-elle, aujourd’hui, contribuer à redéfinir les codes du luxe à l’échelle mondiale ?
J’aimerais que la maison Odio Mimonet soit connue sur tous les continents. Je veux entrer en Asie et y voir une maison Odio Mimonet, entrer en Europe et en trouver une là aussi. J’aimerais que nous soyons représentés partout dans le monde, sur les épaules des plus belles femmes et des plus beaux hommes. Une maison nigériane redéfinit les codes du luxe par sa seule présence, en tenant tête, d’égale à égale, à des maisons qui existent depuis cent, cent cinquante ans, comme Lanvin, comme Gucci. Ma plus grande joie serait qu’Odio Mimonet devienne multigénérationnelle, pour que nous puissions prendre part à cette conversation très longtemps.



Réinventer une maison après trente ans, c’est un pari. Qu’est-ce qui vous a convaincue qu’il fallait faire évoluer son langage plutôt que préserver l’existant ?
Tout évolue. Parfois nous reculons un peu, puis nous avançons, mais la direction va toujours vers ce que nous devenons. Il n’y a pas de meilleur moment que maintenant pour offrir à notre public quelque chose de nouveau, tout en demeurant dans les salles et les échos du passé. Je ne voulais pas seulement préserver l’existant : je voulais quelque chose qui annonce un nouveau commencement tout en restant enraciné dans tout ce que nous avons bâti. Trente ans m’ont semblé le bon moment pour prouver qu’évolution et continuité ne sont pas opposées, qu’elles peuvent habiter la même maison.
Comment avez-vous vécu la collaboration avec Juan Carlos Obando et STUDIUM ? Qu’ont-ils vu de votre maison que vous ne regardiez peut-être plus ?
Ce fut un très beau partenariat. Je crois qu’ils ont vu le changement, et l’avenir, et qu’ils nous ont aidés à élargir les portes pour les franchir. Nous avons vu une communauté et des possibles. Je crois que ce sont les possibles, la préparation, la vision, et peut-être les rêves, qui nous ont menés là où nous sommes aujourd’hui.
Que souhaitez-vous que cette nouvelle ère apporte à vos clientes, et à la génération de créatrices qui vous suit ?
Je veux que nos clientes se reconnaissent dans cette nouvelle ère, qu’elles y voient la jeune fille qui aspire, et la force qui porte la marque. Je veux qu’elles découvrent immédiatement notre part de jeu et de légèreté, et plus lentement notre histoire, car c’est cette histoire qui donne de la profondeur à la vision. À la génération de créatrices qui me suit, je veux dire de mesurer le coût de leur temps et de leur travail, et de ne jamais se laisser apprendre à le dévaluer. Il y a un équilibre à trouver avec la commercialisation, mais notre travail mérite d’être justement valorisé et justement vu.
Au-delà des vêtements, quel héritage souhaitez-vous laisser aux jeunes créatrices africaines qui vous regardent comme une figure ?
Au-delà des vêtements, j’espère que l’héritage sera cette conviction : nous en sommes capables, et nous n’avons besoin de la permission de personne pour bâtir quelque chose qui dure. Beaucoup de fondateurs de marques dans cette industrie sont des femmes, et je suis reconnaissante d’avoir pu en inspirer autant à emprunter ce chemin. Je veux que les jeunes créatrices connaissent le coût de leur temps et de leur travail, et ne laissent jamais personne le leur faire dévaluer. Si j’ai montré qu’une maison pouvait se bâtir depuis Lagos et rivaliser avec n’importe quelle maison du monde, alors j’espère que cela deviendra un socle pour celles qui viendront.


Si vous pouviez adresser un mot à la Odio Oseni des débuts, que lui diriez-vous aujourd’hui ?
Je lui dirais que ce qui ressemblait alors à un secret bien gardé n’a jamais été quelque chose à cacher : cela valait la peine d’être offert au monde. Je lui dirais d’être patiente, car certaines idées sont comme le vin, elles ont besoin de temps avant que l’on soit prêt à les comprendre, et cela ne signifie pas qu’elle a tort. Je lui rappellerais qu’il faut une communauté, et non une seule personne, pour porter tout cela, afin qu’elle ne le porte pas seule. Et je lui dirais de continuer à rêver grand, à chercher la croissance, à s’autoriser à grandir, car c’est là que la véritable créativité se révèle.

Crédit photos :
Juan Carlos Obando avec le studio STUDIUM / VDLF
Repères. Odio Mimonet, maison de luxe nigériane fondée à Lagos il y a trente ans par Odio Oseni. Nouvelle identité visuelle dévoilée en 2026, imaginée par Juan Carlos Obando en collaboration avec STUDIUM (VDLF). Inspiration : l’architecture tropicale moderniste d’Arieh Sharon à l’Université Obafemi Awolowo. Logomark : une couronne inversée épousant les arches du bâtiment, rendue en Sun Red, la couleur signature de la maison.
Propos recueillis par Frédérique Nanan, CEO et directrice de publication d’ELLE Afrique francophone. Entretien réalisé par écrit, réponses traduites de l’anglais par la rédaction.