À la tête du Partenariat de Ouagadougou depuis 2020, Marie Ba œuvre pour que des millions de femmes et de jeunes filles d’Afrique de l’Ouest puissent accéder à la planification familiale et exercer pleinement leurs droits. À l’occasion de la Journée de la Femme Africaine, ELLE Afrique Francophone est allé à la rencontre d’une femme de conviction, dont le leadership contribue à faire évoluer les politiques publiques, mais surtout la vie de millions de familles.
Depuis plus de vingt ans, Marie Ba consacre sa carrière aux questions de santé, de développement et d’autonomisation des femmes en Afrique de l’Ouest et du Centre. Aujourd’hui Directrice de l’Unité de Coordination du Partenariat de Ouagadougou, elle coordonne les actions de neuf pays francophones, d’institutions internationales, de chercheurs et d’organisations de la société civile autour d’un objectif commun : permettre à chaque femme d’exercer un choix libre et éclairé concernant sa santé reproductive.
Pour ELLE Afrique Francophone, elle revient sur son parcours, les avancées majeures portées par le Partenariat de Ouagadougou, les défis qui subsistent et sa vision d’un leadership féminin fondé sur la solidarité, l’engagement et la transmission.
Vous dirigez le Partenariat de Ouagadougou depuis 2020. Quel a été votre parcours et qu’est-ce qui vous a conduite à consacrer votre carrière à la santé et aux droits des femmes ?
Mon parcours est avant tout celui d’une femme africaine qui a eu la chance de grandir dans une famille où l’éducation, l’excellence et le sens des responsabilités étaient des évidences. Mon père, en particulier, nous a transmis des valeurs qui continuent de guider chacun de mes choix : le dépassement de soi, l’indépendance, l’amour du travail bien fait et, surtout, la solidarité, une valeur extrêmement importante chez les Halpulaar. J’ai grandi avec cette conviction profonde que l’on ne réussit jamais seul ni pour soi-même. La réussite prend tout son sens lorsqu’elle permet d’élever les autres, de tendre la main à sa communauté et de contribuer à un bien commun plus grand que soi.
Très tôt, j’ai également compris que la santé n’est pas seulement une question de soins : c’est une condition essentielle de la dignité, de la liberté et de l’épanouissement. Et lorsqu’il s’agit des femmes, cette conviction est encore plus forte. Avec l’éducation, la santé est, à mes yeux, l’un des plus puissants leviers d’émancipation. Une femme en bonne santé, qui peut décider librement de son avenir et de celui de sa famille, peut étudier, entreprendre, participer pleinement à la vie économique et sociale, et transmettre cette confiance à la génération suivante.
Prendre la direction du Partenariat de Ouagadougou en 2020 a donc été une continuité naturelle de cet engagement. Le Partenariat est une initiative unique portée par les neuf pays francophones d’Afrique de l’Ouest, qui place les besoins des femmes et des jeunes au cœur des politiques publiques. J’y vois une formidable opportunité d’accompagner les pays dans leurs ambitions, de renforcer le leadership africain et de contribuer à des changements concrets pour des millions de femmes. Je suis fière de ce qui a pu être accompli à ce jour.

La planification familiale reste parfois une notion abstraite. Concrètement, qu’est-ce qu’elle change dans la vie des femmes ?
Ce qu’il faut retenir, c’est que la planification familiale est non seulement une intervention de santé, mais également un puissant levier d’autonomisation des femmes. C’est avant tout un moyen de sauver des vies en évitant les grossesses trop précoces, trop rapprochées ou à risque, contribuant ainsi à réduire la mortalité maternelle d’environ 30 %. Derrière ce chiffre, ce sont des milliers de femmes qui survivent à leur grossesse et à leur accouchement, et des familles qui restent unies.
Lorsqu’une femme ou un couple peut planifier, ou en tout cas mieux maîtriser ses grossesses, elle a davantage de possibilités de poursuivre ses études, de développer une activité économique, de participer à la vie publique et de réaliser ses ambitions et celles de sa famille. C’est une contribution certaine à la communauté tout entière. Les enfants en tirent eux aussi des bénéfices considérables. Lorsqu’ils naissent au moment où leurs parents sont prêts à les accueillir, ils ont davantage de chances d’être en meilleure santé, de recevoir une alimentation adéquate, d’être vaccinés, d’aller à l’école et d’y réussir. Les familles peuvent consacrer davantage de temps, alimentation adéquate, d’être vaccinés, d’aller à l’école et d’y réussir. À mes yeux, c’est un pouvoir de choix profondément transformateur et bénéfique.
Le Partenariat de Ouagadougou célèbre cette année ses 15 ans. Lorsque vous regardez le chemin parcouru, quelle avancée vous rend la plus fière ?
Toutes les victoires se valent. Les pays ont des profils différents et je pense qu’il est important de saluer chaque progrès. Ce que je retiens tout particulièrement, c’est le chemin parcouru dans la reconnaissance même de la planification familiale et de la santé reproductive comme des priorités.
Lorsque je rejoignais le PO il y a dix ans, les discours étaient timides, les débats très lisses et concentrés entre quelques champions. Aujourd’hui, la thématique est beaucoup plus ouverte et reconnue comme une stratégie de développement national. Certains pays sont allés jusqu’à promouvoir la gratuité de la planification familiale, comme le Niger et le Burkina Faso. D’autres étudient cette possibilité, comme la Guinée. En février dernier, la Côte d’Ivoire étendait la gratuité à l’ensemble du territoire national.
Quels sont aujourd’hui les principaux défis qui freinent encore l’accès des femmes à la planification familiale dans les pays du Partenariat ?
Nous faisons face à des défis de discontinuité. Pour des raisons diverses – insécurité, ruptures de stocks, fermetures de centres, opposition des conjoints – des femmes perdent soudainement l’accès aux services. La région connaît des défis sécuritaires importants, qui compliquent la prise en charge de la santé des femmes.
Il nous faut donc renforcer la résilience de nos systèmes, former davantage de personnels et garantir que la planification familiale reste accessible, même dans les zones les plus fragiles. Il ne faut pas non plus négliger les barrières socioculturelles, qui persistent et freinent l’accès des femmes à l’information et aux services.
Les adolescentes, les jeunes et les femmes vivant dans des contextes de crise occupent une place importante dans votre stratégie. Pourquoi était-il essentiel d’en faire une priorité ?
Parce que, dans les crises, ce sont elles qui paient le plus lourd tribut. Les pays du Partenariat reconnaissent l’importance de la planification familiale en contexte de crise, mais cette reconnaissance reste trop souvent lettre morte, faute de financements dédiés, de stocks sécurisés et de mécanismes de coordination efficaces.
Résultat : des femmes vulnérables sont privées d’un accès essentiel à la contraception et les acquis du développement sont menacés. Il est urgent de garantir la protection et la santé des femmes en toutes circonstances. C’est un impératif humain et politique.
Vous faites partie des rares femmes à diriger une organisation régionale de cette envergure. Quel regard portez-vous sur le leadership féminin en Afrique aujourd’hui ?
Les femmes occupent de plus en plus d’espaces et de postes de leadership, à tous les niveaux. C’est encourageant. Mais nous pouvons et devons faire mieux. Nous sommes encore loin d’une représentation équitable. Beaucoup de femmes continuent de faire face à des obstacles liés aux stéréotypes, à un accès inégal aux opportunités ou à une charge familiale qui pèse encore très largement sur elles.
Beaucoup ont le talent, l’ambition et parfois même l’opportunité, mais sont encore obligées de choisir entre leurs ambitions et des attentes sociales qui ne leur sont pas favorables. Il faudrait plus de mentorat, plus d’opportunités, plus d’exemples de femmes qui osent se mettre en avant et qui tendent la main à celles qui arrivent derrière elles. C’est ainsi que nous construirons un leadership féminin fort, solidaire et durable en Afrique.

Au cours de votre carrière, y a-t-il une rencontre ou un témoignage qui résume, à vos yeux, l’importance de ce combat ?
Il y en a beaucoup, mais ce sont souvent les témoignages les plus simples qui me marquent le plus. Au fil de mes visites dans les centres de santé de nos pays, j’ai rencontré de nombreuses femmes qui m’ont raconté, avec beaucoup d’émotion, ce que la planification familiale avait changé dans leur vie.
Je me souviens notamment de plusieurs mères qui expliquaient qu’après avoir pu espacer leurs grossesses, elles avaient retrouvé la santé, eu des grossesses moins risquées et davantage de temps et d’énergie pour s’occuper de leurs enfants. Elles me disaient aussi que leurs enfants étaient en meilleure santé, qu’elles pouvaient mieux les nourrir, mieux suivre leur scolarité et leur offrir davantage d’attention. Ce qui m’a frappée, c’est qu’elles ne parlaient pas seulement de contraception : elles parlaient de dignité, de sérénité et de la possibilité de construire l’avenir de leur famille.
Ces rencontres me rappellent que, derrière chaque statistique, se trouvent des vies transformées. Lorsque nous parlons de planification familiale, nous parlons en réalité de femmes qui survivent à leur grossesse, d’enfants qui grandissent en meilleure santé, de familles plus résilientes et de communautés qui peuvent mieux se développer. C’est ce qui donne tout son sens à notre engagement au Partenariat de Ouagadougou. Chaque femme qui peut exercer librement un choix éclairé sur sa santé reproductive est une victoire, non seulement pour elle, mais aussi pour sa famille et sa communauté.
Quel message aimeriez-vous adresser aux jeunes femmes africaines qui souhaitent, elles aussi, s’engager pour faire évoluer leur société ?
J’aimerais leur dire de ne jamais attendre qu’on leur donne la permission d’agir. Les grandes transformations commencent souvent par une personne qui ose poser une question, proposer une idée ou remettre en cause ce qui semblait immuable. Ayez du culot. Osez prendre la parole, osez occuper les espaces de décision, osez croire que votre voix compte, même lorsque d’autres essaient de vous faire penser le contraire.
Mais je voudrais aussi leur dire qu’on ne change pas le monde seule. La solidarité est une force extraordinaire. Entourez-vous d’autres femmes, soutenez-vous mutuellement, célébrez les réussites des unes et relevez ensemble les défis des autres. Les réseaux, les alliances et le mentorat sont souvent ce qui permet de transformer une ambition individuelle en un mouvement capable de faire évoluer toute une société.
Enfin, gardez toujours à l’esprit que le leadership est avant tout une responsabilité envers les autres. Il ne s’agit pas d’être la première ou la seule, mais d’ouvrir la voie pour que beaucoup d’autres puissent avancer à leur tour.
QUI EST MARIE BA ?

Marie Ba est Directrice de l’Unité de Coordination du Partenariat de Ouagadougou depuis 2020. Voix influente dans le domaine de la santé reproductive et des droits des femmes et des jeunes filles en Afrique de l’Ouest, elle coordonne les efforts de neuf ministères de la Santé, d’organisations de la société civile, de partenaires techniques et de bailleurs mobilisant collectivement plus de 150 millions de dollars par an pour améliorer l’accès à la planification familiale. Forte de vingt ans d’expérience en santé et développement en Afrique de l’Ouest et du Centre, elle a notamment travaillé pour PSI et IntraHealth International. Elle est diplômée de l’Université du Maryland-College Park et titulaire d’un master en développement international et résolution des conflits de l’American University à Washington D.C.
Retrouvez toutes les informations sur le Partenariat de Ouagadougou et la Planification Familiale sur :
https://partenariatouaga.org/