« Elle a continué à me considérer comme une collègue, mais aussi comme une petite sœur. » Parmi les nombreuses interventions qui ont marqué le Forum de haut niveau sur le leadership politique des femmes en Afrique de l’Ouest, organisé les 30 et 31 juillet à Abuja par l’AWLN Global, la CEDEAO et leurs partenaires, c’est cette phrase qui est restée avec moi bien après la clôture des travaux.
En prenant la parole, la juriste et responsable politique libérienne Charlyne Brumskine n’a pas commencé par parler de quotas, d’élections ou de réformes. Elle a d’abord choisi de rendre hommage à deux femmes présentes dans la salle : la ministre du Genre du Liberia, Bema Horace-Kollie, et l’ancienne vice-présidente de la République, Jewel Howard-Taylor.
Elle a raconté comment, alors qu’elle traversait une période politique particulièrement éprouvante, elle trouvait auprès de cette dernière une écoute attentive, des conseils et un véritable soutien. Quelques mois plus tard pourtant, les circonstances politiques les plaçaient face à face. Charlyne Brumskine devenait candidate à la vice-présidence contre celle qui avait été son mentor. Cette rivalité électorale n’a jamais altéré leur relation.

En l’écoutant, je me suis demandé si nous ne regardions pas encore le leadership politique féminin sous un angle trop étroit.
Pendant deux jours, les échanges ont abordé les principaux leviers qui conditionnent encore aujourd’hui la participation politique des femmes en Afrique de l’Ouest : les réformes institutionnelles, l’application effective des quotas, le financement des campagnes, l’inclusion financière, le renforcement des capacités, le développement des réseaux d’influence, la sororité ou encore la nécessité de créer des environnements politiques plus favorables à l’engagement des femmes.
Tous ces leviers sont essentiels. Aucun ne devrait être minimisé. Ils répondent à des obstacles bien réels auxquels les femmes continuent d’être confrontées dans leur accès aux responsabilités publiques. Sans eux, il sera difficile d’accroître durablement leur représentation dans les espaces de décision.
Mais en suivant les différents panels, une autre réflexion s’est progressivement imposée à moi.
Une fois que ces portes s’ouvrent, quel type de leadership souhaitons-nous voir émerger ?
Nous consacrons beaucoup d’énergie à réfléchir aux conditions d’accès des femmes au pouvoir. C’est indispensable. Pourtant, nous parlons encore trop peu de ce qui se passe une fois que ce pouvoir est obtenu.
Une fonction ne transforme pas une personne. Elle révèle souvent ce qui existait déjà. Elle amplifie une manière de penser, une façon de décider, une relation aux autres, une conception du service et de l’intérêt collectif.
C’est pourquoi je suis convaincue que le véritable défi ne consiste pas uniquement à préparer davantage de femmes à entrer dans les espaces de décision. Il consiste aussi à préparer une génération de femmes qui savent pourquoi elles veulent y entrer.
L’intention change tout.
Une femme qui recherche avant tout un statut n’exercera pas le pouvoir de la même manière qu’une femme portée par une vision. Une femme qui considère sa fonction comme une récompense prendra des décisions différentes de celle qui la considère comme une responsabilité.
Cette différence est rarement visible pendant une campagne électorale. Elle devient en revanche très perceptible une fois aux responsabilités. Une responsabilité politique ne crée ni la vision, ni l’intégrité, ni le courage. Elle leur donne simplement une portée plus grande.
C’est précisément pour cette raison que préparer les femmes au leadership ne peut pas se limiter à leur ouvrir des portes. Il faut aussi les accompagner dans la construction d’une vision, d’une conscience de leur responsabilité et d’une capacité à exercer une influence qui dépasse leur propre mandat. C’est probablement ce qui m’a le plus marquée à Abuja.
Au-delà des recommandations techniques, plusieurs interventions rappelaient, parfois sans le formuler explicitement, que le leadership est aussi une affaire de culture politique. Le témoignage de Charlyne Brumskine en était une illustration remarquable.
Dans un environnement où les femmes sont encore trop souvent présentées comme des rivales, certaines choisissent pourtant d’ouvrir des portes, de transmettre, de soutenir et de faire grandir d’autres femmes, y compris lorsque leurs chemins politiques divergent. Cette manière d’exercer l’influence mérite d’être davantage mise en lumière. Elle nous rappelle que le leadership ne consiste pas uniquement à conquérir une position. Il consiste aussi à créer les conditions pour que d’autres puissent exercer, à leur tour, un leadership responsable.
Transformer les réflexions en actions
Un autre élément m’a également frappée tout au long de ces deux journées : la volonté clairement exprimée par les organisateurs, les partenaires et les panélistes de ne pas laisser ces échanges rejoindre la longue liste des recommandations sans lendemain.
Derrière chaque panel revenait la même ambition : transformer les réflexions en engagements, puis les engagements en actions concrètes. Cette exigence me paraît fondamentale.
L’Afrique n’a pas besoin d’une conversation supplémentaire sur le leadership féminin. Elle a besoin que les réformes annoncées, les collaborations engagées et les décisions prises produisent des changements visibles dans la vie des femmes, dans le fonctionnement de nos institutions et dans la qualité de notre gouvernance. Au terme de ces deux jours de forum, je ne repensais pas seulement aux recommandations formulées pendant le forum. Je repensais surtout à cette scène racontée par Charlyne Brumskine.
Une femme qui remercie publiquement celles qui ont contribué à son parcours, y compris lorsqu’elles sont devenues ses adversaires politiques.
Peut-être est-ce là que commence le véritable leadership.
Non pas lorsqu’on conquiert une position. Mais lorsqu’on choisit d’exercer son influence d’une manière qui renforce les institutions, ouvre davantage de chemins à celles qui viendront après nous et rappelle qu’au fond, le pouvoir n’a de sens que lorsqu’il sert quelque chose de plus grand que soi.
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