La dépression chez les personnes noires : un mal dont on ne parle pas

Lorsque l’on parle de dépression, on ne pense pas forcément aux personnes noires. Pourtant, la dépression n’a pas de couleur. Elle touche tout le monde.

La dépression n’a pas de couleur

Selon l’Organisation mondiale de la Santé (OMS), près de 332 millions de personnes vivent aujourd’hui avec un trouble dépressif dans le monde. La dépression est un trouble mental courant, caractérisé par une tristesse persistante, une perte d’intérêt ou de plaisir pour des activités autrefois appréciées, une faible estime de soi, des sentiments de culpabilité, des troubles du sommeil et de l’appétit, une fatigue importante ainsi qu’un manque de concentration. À la différence d’un simple coup de blues, qui est passager, la dépression est un état qui s’installe dans la durée et qui nécessite une prise en charge.

Pourtant, dans beaucoup de communautés africaines et afro-descendantes, la santé mentale reste un sujet presque invisible. On parle facilement de santé physique, mais beaucoup moins de dépression, d’anxiété ou de souffrance psychique. Comme si le fait de ne pas mettre de mots dessus suffisait à les faire disparaître.

On grandit dans un environnement où on ne voyait jamais nos mères montrer leur tristesse. Pas de coups de mou, pas de larmes, pas de moments où elles disaient simplement : « Aujourd’hui, je ne vais pas bien. » Alors forcément, on grandit sans vraiment savoir ce que signifie être déprimé, ni même si on a le droit de l’être. Très tôt, on nous apprend à être forts. Et dans notre imaginaire collectif, être fort semble incompatible avec le fait d’aller mal.

Nos parents et nos ancêtres ont traversé des épreuves difficiles. La notion de résilience est très présente : il faut se relever, continuer d’avancer, ne pas abandonner. Mais parfois, cette obligation de toujours avancer nous empêche aussi de reconnaître notre propre souffrance.

Comme si, parce que d’autres ont souffert avant nous, nous n’avions pas le droit d’aller mal.

« Sois fort » : une injonction qui fait taire la souffrance

Cette idée est encore plus présente chez les hommes. Depuis toujours, on leur répète : « Sois un homme », « Boys don’t cry ». La tristesse est souvent associée à une faiblesse. La colère est acceptée, la peur peut parfois être exprimée. Mais montrer sa vulnérabilité reste difficile.

Beaucoup d’hommes noirs grandissent avec cette idée qu’ils doivent être solides en permanence. Certains ne savent même pas qu’ils sont dépressifs, car ils ont appris à cacher leur mal-être derrière d’autres comportements : travailler excessivement, chercher constamment le bonheur, multiplier les activités ou faire comme si tout allait bien. La dépression peut être masquée. Elle ne ressemble pas toujours à une personne qui pleure toute la journée. Certaines personnes vivent une dépression périodique et arrivent à donner l’impression que tout va bien, alors qu’une souffrance profonde existe derrière.

Le poids des discriminations et des traumatismes

La dépression n’a pas une seule cause. Elle peut être liée à plusieurs facteurs : des événements personnels, des traumatismes, l’éducation reçue, mais aussi l’environnement dans lequel on évolue.

Être noir dans certaines sociétés signifie aussi devoir composer avec des discriminations et des micro-agressions quotidiennes. À l’école, à l’université, au travail ou même dans certains espaces du quotidien, certaines personnes doivent constamment prouver leur valeur.

Ces remarques qui peuvent sembler anodines s’accumulent avec le temps. Elles rappellent constamment que l’on est perçu comme différent. Ce vécu influence la manière dont on se voit et dont on évolue dans la société. Beaucoup intériorisent ces expériences sans forcément en parler.

À cela s’ajoute une pression importante : réussir coûte que coûte, honorer les sacrifices des parents, ne jamais décevoir. Mais porter toutes ces attentes peut aussi devenir une charge mentale importante.

Chez les femmes noires existe également un phénomène souvent appelé le syndrome de la femme noire forte. Cette image représente une femme capable de tout supporter, qui prend tout sur ses épaules, qui fait preuve d’un grand sens du sacrifice et qui continue d’avancer malgré les difficultés.

Dans beaucoup de familles, les mères doivent faire bonne figure. Elles ne montrent pas leur fatigue, leur tristesse ou leurs moments de faiblesse. Mais être forte ne signifie pas ne jamais souffrir.

Une femme noire peut être forte et avoir besoin d’aide. Elle peut être résiliente et traverser une période difficile. Ces deux réalités peuvent exister en même temps.

Pourquoi consulter est encore un tabou ?

Dans beaucoup de communautés africaines et afro-descendantes, consulter un psychologue ou un thérapeute reste encore difficile. Raconter sa vie à quelqu’un que l’on ne connaît pas peut sembler inutile : « Pourquoi parler à un inconnu ? » Certaines personnes pensent aussi qu’avoir un toit, manger et dormir signifie automatiquement que tout va bien.

Mais la souffrance mentale ne se voit pas toujours. La religion et la spiritualité occupent une place importante dans beaucoup de familles, elles peuvent apporter du soutien et du réconfort. Cependant, elles ne remplacent pas toujours un accompagnement médical lorsque celui-ci est nécessaire. Certaines personnes vont même jusqu’à remettre en question leur foi en pensant qu’elles ne se tournent pas assez vers Dieu, alors que la dépression est une maladie et non un manque de croyance. Le manque de représentation dans le domaine de la santé mentale est aussi un problème.

Certaines personnes noires ont peur de consulter un professionnel qui ne comprend pas leurs réalités culturelles, leurs expériences ou les discriminations qu’elles ont vécues. Trouver un thérapeute qui nous ressemble peut parfois faciliter la parole.

Pendant longtemps, la dépression a été associée aux sociétés occidentales, comme si elle ne concernait pas les populations africaines. L’image d’une Afrique joyeuse, où la tristesse n’aurait pas sa place, participe encore à cette idée. Mais si l’on n’en parle pas, cela ne signifie pas que cela n’existe pas.

Briser le silence

Le 16 juillet, à l’occasion du Mental Health Event, cette question sera une nouvelle fois mise en lumière. Parler de santé mentale dans nos communautés est essentiel pour déconstruire les idées reçues et permettre aux personnes qui souffrent de ne plus rester seules.

Pour changer les choses, il faut d’abord reconnaître que la dépression n’est pas une question de faiblesse ou de privilège. Il faut apprendre à parler, écouter et créer des espaces où chacun peut exprimer son vécu sans peur d’être jugé.

Il faut aussi davantage de professionnels capables de comprendre les réalités culturelles des personnes qu’ils accompagnent.Demander de l’aide n’est pas une faiblesse. On nous a souvent appris à intérioriser nos émotions, à ne pas déranger, à ne pas montrer nos faiblesses.

Mais demander de l’aide n’est pas un échec, on peut être fort et être déprimé. On peut être résilient et avoir besoin d’un soutien. La dépression n’est pas une fatalité, elle se soigne.

Encore faut-il accepter de lui donner un nom.

À lire aussi : Ces émotions africaines que nous ressentons tous… sans toujours savoir les nommer

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